Articles précédents de la même série :

  1. Introduction –  Pérou, 1992.
  2. Troubles au Kirghizistan.

(Cette partie a été écrite par Thomas de Waal pour Carnegie. Voir la publication originale.)

Dès 1990, et comme le Kirghizistan, la Géorgie a été saluée pour sa pratique démocratique. Malgré une guerre civile et des conflits séparatistes, la Géorgie a réussi à ancrer une liberté politique et médiatique, ainsi que des élections démocratiques à l’issue desquelles il y avait des transitions pacifiques du pouvoir.

Malgré cela, 3 défauts viennent compliquer la situation et risquent de faire échouer la transition démocratique géorgienne :

  1. Une mauvaise culture politique des élites.
  2. L’état de droit n’est pas assez respecté.
  3. Une extrême polarisation parmi les acteurs politiques.

Ce sont exactement les mêmes 3 défauts dont souffre aussi la transition démocratique tunisienne.


1. Une culture politique centrée autour de quelques puissantes personnes.

En Géorgie, il y a des réseaux d’influence et de pouvoir hérités de l’ère soviétique, et qui ont peu de compte à rendre à la population. Le pays est dominé par 4 partis politiques dirigés par 4 puissants leaders. Chaque fois qu’un d’eux arrive au pouvoir, il rejette l’héritage de son prédécesseur et prétend réformer le pays depuis la case départ.

Depuis l’année 2012, un milliardaire, Bidzina Ivanishvili, après avoir occupé le poste de premier ministre pour une seule année, est devenu de facto le dirigeant du pays dans les coulisses. Lorsque le premier ministre en exercice défie le pouvoir de Ivanishvili, ce dernier se voit obligé de démissionner.

Ainsi, depuis une trentaine d’années, les acteurs politiques géorgiens ont ignoré les voix de leurs opposants ainsi que celles des minorités. Le résultat est que en dehors de la capitale Tbilissi, la majorité des citoyens n’ont bénéficié en rien de la démocratie de leur pays, qui ne les représente pas et qui les a abandonnés dans le chômage et la pauvreté.

2. La faiblesse de l’État de droit

Une culture de l’impunité s’est installée en Géorgie. Chaque parti au pouvoir a veillé à contrôler les nominations au sein de l’appareil judiciaire, en particulier la position du procureur général.

De plus, les procédures de nominations des juges à la cour suprême ne sont pas en ligne avec les standards internationaux, et n’obéissent pas à des critères égaux, transparents et objectifs.

3. Polarisation extrême

Le débat politique en Géorgie est vif, au point que des politiciens accusent leurs opposants d’ennemis et de traîtres. L’opposition politique entre deux grands partis, Georgian Dream et United National Movement, est allée jusqu’à mener à l’arrestation et à l’emprisonnement du leader de l’opposition Saakashvili en 2021.

En 2022, Nika Gvaramia, à la tête de la principale télévision d’opposition, a été condamné à plus de 3 ans de prison pour des accusations d’abus de pouvoir.

La guerre en Ukraine n’a fait qu’aggraver cette polarisation avec des acteurs politiques qui s’accusent mutuellement d’être des pions de la Russie, etc. Le président lui-même, qui a moins de pouvoir que le premier ministre, fait l’objet de poursuites judiciaires car il a appelé à l’union nationale contre la Russie. 


Les 3 points mentionnés ci-haut font que la Géorgie est entrée dans une dynamique anti-démocratique difficile à renverser. Depuis 1991, les USA et l’Union Européenne ont appelé la Géorgie à mettre en place des structures de freins et contrepoids pour éviter les abus de pouvoir et l’impunité des dirigeants politiques. Mais les réformes n’ont pas eu lieu.

En septembre 2021, le gouvernement géorgien a même refusé un prêt européen de 75 millions d’euros, car le prêt était conditionné à des réformes judiciaires.