Introduction

Carnegie Endowment for International Peace est un des plus influents think tank au monde. Le document qu’il a publié en juillet 2022 me semble hautement pertinent pour les observateurs de la scène politique tunisienne, les journalistes, ainsi que les acteurs politiques.

J’ai donc décidé de le simplifier et le résumer en français afin de pouvoir en faire profiter le lecteur tunisien et francophone plus globalement. Voici la première partie de cette série que je vais publier ici.


Résumé de l’introduction de Carnegie

Les auteurs de Carnegie analysent la transition démocratique en Tunsie, tout en la comparant avec d’autres pays dans le monde.

Dès l’introduction Sarah Yerkes pointe du doigt les causes qui ont mené à la révolte de 2011, et qui n’ont toujours pas été adressées depuis :

  • Une corruption endémique.
  • Chômage élevé.
  • Grandes inégalités socioéconomiques entre les zones côtières et intérieures.

Kais Saied est d’emblée qualifié de leader populiste.

Les leaders politiques tunisiens ont choisi de prioritiser les réformes politiques sur les réformes économiques. Des défis urgents ont ainsi été reportés :

  • Gérer une masse salariale publique parmi les plus élevés au monde.
  • Combattre la corruption.
  • Maîtriser l’inflation et les déficits.
  • Adresser le problème du chômage des jeunes diplòmés.

Les aides et les prêts internationaux ont tout simplement agi comme un pansement de courte durée, permettant de déguiser la faillite financière du pays et d’acheter du temps au gouvernement.

Le pouvoir démésuré de l’UGTT (principal syndicat du pays) a rendu les mesures nécessaires d’austérité difficiles à prendre, presque impossibles. Et puis la pandémie est venue aggraver tous ces défis.

La Tunisie a réussi à créer des institutions démocratiques, mais les acteurs politiques, y compris les partis, n’ont pas réussi à livrer un progrès économique ni social. Chaque élection a ramené un parlement encore plus fracturé. Des élus se sont agressés verbalement et physiquement au parlement. Petit à petit, les conditions se sont mises en place pour que Kais Saied organise son auto-coup d’État (self-coup dans le texte en anglais) en juillet 2021.

Avec cette rétrospective en tête, il est compréhensible que l’action prise par Saied a été largement acclamée par le public. Mais un an après, on voit bien que les problèmes économiques et sociaux auxquels les Tunisiens font face n’ont pas été traités.

La publication de Carnegie vise à comprendre pourquoi la transition démocratique a-t-elle échoué en Tunisie et comment pourrait-elle revenir vers le chemin de la réussite. L’étude a aussi pour but de comparer la Tunisie avec d’autres transitions démocratiques dans le monde et de tirer des leçons de celles-ci. Dana cette partie, on parlera du Pérou.


Péru, 1992

(Cette partie a été rédigée par Jennifer McCoy pour Carnegie.)

En 1990, après une décennie d’hyperinflation et d’insécurité liée à des guérillas, les Péruviens ont perdu confiance dans les partis politiques traditionnels, et ont élu, à la surprise générale, un outsider, peu connu, comme président : Alberto Fujimori (il a des ancêtres japonais, d’où le nom).

Fujimori était un ingénieur agricole, recteur d’université, avec peu d’expérience politique. Il a mené une campagne populiste en critiquant les propositions anti-inflationnistes de ses opposants. À peine 2 ans au pouvoir, Fujimori a exécuté son self-coup. D’où le parallèle avec Kais Saied.

En 1992, à la surprise de son propre premier ministre, Fujimori est apparu à la télévision pour annoncer son coup. Des militaires sont allés encercler les bâtiments du congrès et de la télévision nationale. Des opposants politiques et des journalistes influents ont été arrêtés.

Fujimori a justifié ses actions comme une nécessité afin de pouvoir lutter contre la corruption, le trafic de drogue, le terrorisme. Il a affirmé que sa démarche était bloquée par le congrès, ainsi que par des juges corrompus.

Il a dit que ses actions n’étaient pas une négation de la démocratie, mais, au contraire, une volonté authentique afin d’instaurer une démocratie légitime et efficace.

Les réactions et les pressions nationales et internationales n’ont pas tardé. Après avoir dissout le congress, Fujimori est allé de l’avant pour faire voter une nouvelle constitution par référendum, ainsi qu’une assemblée constituante.

Les élections de l’assemblée constituante ont été boycotées par 2 des grands partis politiques, ce qui a donné une majorité au président.

La nouvelle constitution a été approuvée par 55% des voix en 1993.

Entre temps, des institutions financières internationales ont coupé leurs aides et leurs prêts au pays, y compris la Banque Mondiale et le FMI. Certains pays d’Amérique Latine ont coupé leur liens diplomatiques avec le Pérou. Les USA ont suspendu leur aide économique et militaire.

La nouvelle constitution a grandement augmenté les pouvoirs accordés au président, lui permettant notamment de briguer un second mandant (ce qui n’était pas le cas dans la précédente constitution). Après le second mandat, la coalition majoritaire au congrès a trouvé le moyen de déclarer que le premier mandat du président ne comptait pas car il était soumis à la législature de l’ancienne constitution. Fujimori a donc pu se présenter pour un 3ème mandat.

En se présentant aux élections en 2000, Fujimori avait mis les mains sur tous les contre-pouvoir du pays. L’opposition n’avait pas accès aux médias pendant la campagne. Le processus électoral était jugé opaque et biaisé. L’opposition a donc boycotté les élections, et Fujimori a obtenu un 3ème mandat.

Encore aujourd’hui, Fujimori est crédité au Pérou pour avoir réussi à contrôler l’hyperinflation au pays, et à mettre un terme à l’insérruction de la guérilla. Sa fille, Keiko Fujimori, est la cheffe de l’opposition au congrès, et elle s’est présentée 3 fois aux élections présidentielles, sans victoire jusque là.

La chute de Fujimori a été précipitée par son propre camp. À la même année de sa dernière élection, son homme de main, qui était aussi le patron du renseignement péruvien, a commencé à faire fuiter des vidéos accablantes pour le régime. Ces vidéos étaient diffusées à la télévision, et elles révélaient notamment une corruption à grande échelle d’élus, d’hommes d’affaires, de propriétaires de médias, ainsi que des scandales de trafic d’armes.

Vers la fin de l’année 2000, Fujimori a pris un avion vers le Japon, et a faxé sa lettre de démission. Le congrès a refusé sa démission et l’a démis de ses fonctions. Une notice d’arrêt de Interpol a été lancée contre lui. En 2006, Fujimori a voulu se représenter aux élections. Il a été arrêté au Chili, extradé, et condamné à 25 ans de prison au Pérou suite à des accusations d’atteinte aux droits de l’homme, meurtres et kidnappings.

–> Lire la partie 2 de cette série : Troubles au Kirghizistan.