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Prenez un enfant au hasard, coupez-lui les deux jambes et crevez-lui un œil, et il deviendra peut-être le champion du monde des jeux paralympiques et un des hommes les plus heureux et les plus accomplis. Prenez un autre enfant au hasard, nourrissez-le du lait maternel et des produits de la terre, chérissez-le de tout votre cœur et protégez-le avec vos câlins, et il deviendra peut-être un adulte faible, malade ou en dépression toute sa vie. Entre ces deux extrêmes, un de mes professeurs de philosophie, un génie de l’épistémologie, a résumé ce phénomène en une seule phrase. Pendant qu’il fumait sa cigarette dehors à la pause, il a regardé le pavillon d’en face ou c’était écrit « Sciences de l’éducation ». Et il a dit en riant et toussant entre deux bouffées de monoxyde de carbone : « Ils devraient enlever le mot « science » » et il a continué de fumer en riant. Il sous-entendait que par la science, on peut habituellement comprendre quelque chose, mais qu’avec l’éducation des enfants il n’y avait presque rien à comprendre. J’aime tellement les gens qui savent rire des choses les plus graves ; j’ai toujours porté ces gens au plus profond de mon cœur. Un autre jour, le même professeur, toujours à la pause, et toujours en riant : « Mais il faut laisser les gens tranquilles. Il ne faut pas déranger les gens ». Aujourd’hui encore j’en pleure de rire, sincèrement.

J’ai une très mauvaise nouvelle à annoncer, mais elle n’est nouvelle pour personne je crois. Tous les enfants du monde ont été fortement, très fortement traumatisés, martyrisés, battus, détruits. C’est le déclencheur même de la vie : la séparation physique entre le corps du bébé et le corps de la mère. Le bébé qui tout d’un coup est expulsé de chez lui, doit affronter la lumière et puis respirer et sucer le lait par lui-même ! La chute dans l’incompréhension totale et l’inconnu. On rêverait presque de revenir bien au chaud, où on était. Ensuite, viennent les autres évènements blessants de la vie : les chutes, les gifles, les moqueries, la mort d’un des parents, le sentiment du rejet, et la liste est longue… Chacun a sa propre histoire et sa loterie. Ce sont ces évènements et d’autres qui dessinent la trajectoire psychologique et psychanalytique de la vie de l’adulte. Ils permettent souvent d’expliquer profondément les comportements de l’adulte, ses relations avec ses parents et puis ses relations avec ses enfants et avec tous les autres, jusqu’à la mort. Ce sont justement ces évènements là qu’on se garde bien d’étaler et qu’on cache au plus profond de nous-mêmes ; parfois, on les cache même à soi-même. Pour passer à l’étape de l’adulte, le cerveau de l’enfant doit généralement subir des transformations qui classent certains dossiers dans l’oubli le plus profond de l’âme.

Dans mon cas, et comme dans le cas de tous les autres enfants, ma vie a été produite par le hasard génétique des gamètes de mes parents et ensuite par leur éducation. Pour moi, étant donné que lorsque j’étais enfant, j’étais intelligent, j’avais compris que le rôle de ma mère c’était de me faire à manger et de me caresser la joue dans mon lit ; et le rôle de mon père était de me donner des livres et des coups. C’est du moins le résumé de la chose.

Une lecture préalable de :
Ma “nouvelle” vie
aide à une meilleure compréhension de cet article-ci.

Les enfants m’ont toujours fasciné. Ils prennent et absorbent tout ce que tu leur donnes sans aucune hésitation. Ma mère m’a donné des caresses et je les ai prises. Mon père m’a donné des coups et je les ai pris aussi.

Le dos contre le mur de ma chambre, lui en face de moi ; il crie très fort « enlève tes lunettes ! ». « Enlève tes lunettes je t’ai dit ! ». Lentement, la peur au ventre, je commence à enlever mes lunettes. Le ton monte. « Mets-les sur le bureau ! », « Mets-les sur ton bureau je t’ai dit ! ». Je les dépose lentement sur mon bureau. Je sais que les coups vont arriver. Je tremble de peur. Je cache mon joli petit visage avec mes deux petites mains. « Baisse tes mains ! ». Plus fort : « Baisse tes mains j’ai dit ». Je baisse la première main, puis très doucement la deuxième. PAFFF ! Le spectacle commence. Tout le reste n’avait plus aucune importance. Le « mal » était fait. Remarquez que le mot « mal » est mis entre guillemets. Remarquez aussi que j’ai utilisé le mot “spectacle”.

Le soir, ma mère venait me couvrir dans mon lit, elle me caressait la joue, et je faisais souvent de très jolis rêves. Ce qui est fascinant chez l’enfant c’est qu’il prend les choses tout simplement comme elles sont. Si vous donnez une mitrailleuse à un enfant et vous lui montrez comment tuer des gens, aucun problème ! Il sera champion dans le domaine. Essayez de montrer ça à un adulte et il tremblera de partout et reviendra avec des chocs traumatiques très difficiles à guérir. Car les adultes croient qu’il y a des choses qui sont bonnes et d’autres qui sont mauvaises.

Comme tout bon élève, j’avais très bien appris ma leçon, trop bien peut-être. Heureusement, ou malheureusement, j’avais des repas de midi en tête à tête avec mon petit frère après la matinée à l’école primaire. Je sortais alors le bâton que j’avais soigneusement caché. Je mettais les assiettes sur la table et je déposais tranquillement et avec joie le bâton à ma gauche : « Il faut que tu te tiennes correctement et que tu ne fasses pas de fausses manœuvres (au sens propre, comme au sens figuré), sinon, le bâton commencera à bouger tranquillement, et puis s’il bouge trop et qu’il tombe par terre, alors… bah il faudra que tu tendes la main pour avoir des coups ». C’est le phénomène magnifique de l’imitation. Le génie de la formule faisait que la consigne n’était pas assez claire, ce qui permettait au bâton de tomber la plupart des fois, ou sinon d’être sur l’extrême bord de la table. Mon frère mangeait terrorisé. C’est la naissance d’une des plus grandes crapules que je connaisse : c’est-à-dire moi-même ; et je suis encore en liberté.

Avec la main de la caresse de ma mère, j’ai développé à mon tour ma sensibilité et le sens de la caresse. J’ai à mon tour exercé cette faculté sur bien des petites filles que j’ai connues par après. Mais le bâton était là en moi et il pouvait à tout moment faire des ravages.

Jusque là, tout va bien ou tout va mal, comme vous voulez. Mais c’est là que les choses les plus intéressantes apparaissent. C’est là que le génie de l’enfant va se mettre en œuvre et va se développer pour essayer de survire à ses blessures les plus profondes et les plus obscures. Chaque enfant prendra une voie psychologique et psychanalytique qui lui est propre. Chaque enfant surmontera ses blessures à sa manière. Il y en a qui vont tabasser les autres à l’école. Il y en a qui vont produire un masque pour se cacher et montrer qu’ils sont forts. Il y en a qui vont se mutiler eux-mêmes… Tranquillement, les années passent, l’enfant devient adulte, et les blessures sont parfois guéries, parfois à moitié-guéries, et parfois on attend d’être proche de sa propre mort pour découvrir la liberté. Une très grosse part du comportement des adultes, les relations de couples et les relations familiales et sociales peut s’expliquer en suivant minutieusement ces voix qui propagent doucement en nous l’énergie vitale de l’enfance.

Vous l’avez probablement compris, dans mon cas, j’ai été la crapule à l’école, mais aussi tout le reste de ma vie. Chaque main, celle de la caresse comme celle de la gifle, diffusait en moi une énergie vibrante. Il faut savoir une chose très importante ; je n’ai jamais senti que mon père ne m’aimait pas. Plusieurs enfants peuvent ressentir inconsciemment le rejet d’un des deux parents. Je n’ai jamais eu ce sentiment je crois. Bien au contraire et peut-être pire encore ; j’étais persuadé que mon père m’aimait, car sinon il ne me donnerait pas de livres.

« L’amour », ce mot que l’enfant ne connait pas ou du moins ne comprend pas, mais ressent pleinement, je l’ai tout simplement ressenti au travers de ces deux mains. C’est la raison pour laquelle, pour exprimer mon amour envers mon frère, je lui donnais le bâton. Si mon père s’apercevait que j’ai frappé mon frère, alors il me frappait de nouveau. Dans ma petite cervelle d’enfant, j’avais en quelque sorte tout compris. Tout allait bien ! Mais je crois que j’avais très très gravement commencé ma vie, car j’étais tout de même bien capable de voir la souffrance que j’occasionnais à mon frère et à d’autres et puis la souffrance que mon père m’occasionnait aussi. Je n’avais en réalité rien compris du tout, et je dois vous avouer que même aujourd’hui, je ne crois pas avoir compris grand-chose. Ma vie allait complètement basculer vers les côtés les plus sombres et les plus incroyables qu’on puisse imaginer.

La plus grosse loterie de ma vie allait se jouer dans cette petite pièce, avec un bureau, des livres, entre quatre murs et une fenêtre.

Ma mère avait tellement raison de m’avoir souvent demandé de laisser la porte de ma chambre ouverte. Un jour, après le passage répétitif sur ma joue d’une main bien épaisse et dure, je me suis enfermé dans ma chambre comme d’habitude et j’avais mal. Il fallait que ça arrête. Et pour que ça arrête, la solution était extrêmement simple. Il fallait que je disparaisse. La plus grosse loterie de ma vie allait se jouer dans cette petite pièce, avec un bureau, des livres, entre quatre murs et une fenêtre. Dans cette loterie, la fenêtre était au quatrième étage. J’ouvre la fenêtre. En face de moi le ciel bleu et l’air frais de la Méditerranée. Je mets une petite chaise. Je monte sur la chaise. Je regarde en bas. Je n’avais pas l’impression que c’était moi qui faisait ces gestes ; j’étais tout simplement pris dans le mouvement du monde. En bas, je vois le toit en sorte de métal brillant des boutiques, je le vois encore. Je commençais à planer jusqu’à ce que tout d’un coup je me sois complètement transformé en un mélange bizarre d’une grosse flaque de sang, de chair et d’os cassés. Mais je ne comprenais pas pourquoi je n’étais pas mort. Les images apparaissaient dans ma tête accompagnées de mots et de phrases très précises. Des paragraphes entiers défilaient dans ma tête, comme ça, sans que je fasse le moindre effort. Un texte entier s’écrivait en moi sans que je ne décide de rien écrire. J’étais mort et puis j’ai entendu les voisins sortir de leur balcon et crier, crier si fort ! Ma mère accoure vers ma chambre, ouvre la porte, trouve la fenêtre ouverte, regarde vers le bas, et elle est entièrement détruite, explosée, massacrée, elle explose en sanglots, crie de toutes ses forces, se frappe sur tout son corps, elle se mutile et elle saigne. Les gens accourent en bas, une grande foule se rassemble. Tout, tout le détail y était. Jusqu’à l’ambulance qui arrive, jusqu’au visage de mon père ébahi. Je n’avais jamais senti, jamais entendu parler et jamais vu quelque chose de la sorte ! Des paragraphes entiers qui étaient écrits à la manière du plus grand chef d’oeuvre. Je ne comprenais absolument rien. Qui dit ces mots ? Que se passe-t-il en moi ? Ce sont les questions auxquelles je n’ai jamais trouvé de réponse.

Je descends très vite de ma chaise. Je ferme la fenêtre. Je me mets le plus rapidement possible à mon bureau avant de tout oublier. C’est exactement comme le rêve ; si on ne se réveille pas au bon moment pour s’en rappeler et l’écrire, il commence à se dissiper très vite. Mon rêve à moi c’était un texte structuré et accompli qu’il fallait que je note immédiatement. Je m’assure que la porte de ma chambre soit très très bien fermée. Car je ne voulais surtout pas faire mal à ma mère. Il fallait que je la protège au maximum de la même façon qu’elle me protégeait. Je barre la porte à clé et je commence… J’écris, j’écris, les paragraphes se dessinent sur le papier les uns après les autres, et avec eux les larmes de joie coulent et re-coulent… Enfin, je reprends le livre du Discours de la Méthode de Descartes, je regarde sa photo, lui homme tellement bizarre et tellement lointain. Je le regarde encore et encore et je pleure de joie. J’avais envie tout simplement de le prendre dans mes bras et de lui dire merci. Enfin, pensais-je, que j’avais ce don en moi, ou du moins je l’espérais de toutes mes forces et de tout mon cœur, de pouvoir disparaître comme lui ! C’est-à-dire en laissant un livre dans la chambre d’un enfant seul. Quelques mois ou quelques années plus tard, j’ai appris que chez des voisins, un très bel enfant que je connaissais de vue a sauté du haut d’un immeuble et ils ont retrouvé son sang et ses os cassés en bas. Je n’ai pas pu devenir son ami à temps. En 2009, j’écrivais à mots voilés :

À la mémoire de ces grands,

Tous mes grands amis sont morts et je ne peux que voir leurs noms alignés verticalement…

À leur mémoire, aujourd’hui j’écris…

Avant cet épisode, je croyais comprendre quelque chose. Après cet épisode, je ne comprenais absolument plus rien. Je ne savais plus rien de qui j’étais ni de ce qui se passait en moi. Ça deviendra et ça restera le problème de toute ma vie, ou sinon la solution de toute ma vie. Trop de choses étranges commençaient à m’arriver. La nuit je rêvais que par la même fenêtre, je sautais et je m’envolais doucement en suivant la route de l’école. Mais je le faisais toujours extrêmement caché, c’est-à-dire que quand je faisais ce rêve, dans le rêve c’était toujours la nuit et il n’y avait personne dans les rues, car il ne fallait surtout pas que les autres me voient et se rendent compte que je pouvais voler. J’ai eu ces rêves très très souvent et ils étaient extrêmement réalistes. Tellement réalistes que j’ai même pensé sauter par la fenêtre pour essayer. Mais étant donné que mon ami Descartes disait qu’il fallait avant tout douter de toute chose et ensuite les reprendre une à une pour les scruter à la loupe, alors j’ai fait le test dans le couloir de la maison et je n’ai pas réussi à voler. J’ai donc compris que c’était un rêve. Mais le problème, si on peut appeler ça un problème, est que par la suite je rêvais ce même rêve et je volais toujours plus haut et plus loin, mais je savais dans mon rêve que c’était un rêve. C’était tellement clair pour moi que je rêvais, que je pouvais consciemment diriger mon corps, sentir le vent, avoir plusieurs problèmes pour pouvoir décoller, décider que cette fois-ci j’aimerais aller à la campagne, arrêter de voler et me poser sur le sol parce qu’il y avait quelqu’un qui me connaissait et qui était là… Des fois je rêvais aussi que j’essayais de voler, mais que ça ne marchait pas. Il n’y avait pas assez de vent. Il fallait que je cherche un endroit avec un peu de hauteur… J’ai passé tellement de nuits à être dans mon lit et à pleurer de joie dans le secret le plus absolu.

Pour moi, et en tant qu’enfant, j’étais déjà mort. Et toutes les sensations de la vie quotidienne me semblaient être tout simplement comme un monde irréel et étrange. La main de mon père et la main de ma mère, ainsi que tous les autres phénomènes tels que je pouvais les observer me semblaient être tout simplement un grand théâtre, un film, une comédie, ou un rêve… J’étais très très confus. Pour vous dire la vérité, cette confusion ne m’a jamais quitté et je suis toujours resté au bord de la fenêtre. Car c’est là, que les plus beaux textes m’apparaissent et c’est aussi là que j’ai découvert la puissance du tonnerre des mots et des mondes invisibles. C’est là aussi que je pleure encore presque tous les jours de bonheur, et toujours dans le plus grand secret.

Les choses ensuite ne vont pas aller pour s’améliorer. Bien au contraire. Mon système émotionnel était devenu complètement… comment dire, disons « malade ». Le problème ce n’est pas le mot à utiliser, mais plutôt comment définir cette maladie. La caresse de ma mère et la gifle de mon père ne me faisaient absolument plus rien. Je ne ressentais pas grand chose. Que tu caresses ou tu gifles un cadavre, ça change quoi ? Je savais quand-même que j’étais encore en vie, mais je n’étais plus sûr du tout si ce n’était pas un rêve tout simplement. Car ce que je ressentais quand je volais la nuit, était beaucoup plus clair, beaucoup plus intense et beaucoup plus vrai. Et puis si moi à mon tour je caressais ou je giflais quelqu’un, je ne ressentais pas grand chose non plus. Ou du moins, je ressentais ce qu’on peut ressentir lorsqu’on regarde un film et on voit une belle scène ou une scène triste. Je n’ai jamais réussi à comprendre pourquoi les adolescents et les adultes aimaient tellement regarder des films. J’ai plusieurs fois essayé, et parfois même sous la pression sociale et pour ne pas paraître bizarre, je devais donner mon avis sur un film ou aller voir un film. Mais je n’ai presque jamais vraiment aimé un film, à l’exception de Superman parce qu’il avait une double vie. Pour le reste, j’étais déjà assez occupé avec mes scènes, mes scénarios et mes personnages ; et je trouvais que le véritable film et le plus intense il est juste là, directement devant nous. L’idée de s’enfermer dans une salle pour voir autre chose me paraissait étrange.

Doucement, j’ai commencé à travailler dans le secret le plus complet, pour essayer de trouver des explications à tout ce qui m’arrivait. Premièrement, pourquoi ma mère me caressait et mon père me frappait ? Et puis deuxièmement pourquoi j’ai toujours des textes qui m’apparaissent dans la tête de partout tous les jours et toutes les nuits ?

C’est là, qu’un autre élément très important intervient et avec lequel je vais me lier d’amitié. C’est, malheureusement ou heureusement, l’ordinateur. Et ce n’était pas comme les tablettes d’aujourd’hui sur lesquelles on peut regarder des vidéos. Non pas du tout. Ce n’était qu’un chose qu’on pouvait utiliser si on savait comment la programmer. Il me paraissait que la méthode de Descartes expliquait très bien comment on pouvait programmer une machine de la sorte. Il fallait tout simplement y aller étape par étape logique comme il suggérait. Je commençais rapidement à faire le lien entre la machine, Descartes, Freud, Darwin et je pensais que tout cela était naturel. Les liens entre les choses et les idées m’apparaissaient avec une facilité et sans aucun effort. Bien évidemment, je pensais que tous les autres enfants faisaient la même chose. Et je le pense encore aujourd’hui, mais je veux savoir si ce que je pense est vrai ou non. La programmation de l’ordinateur, ce qui se résumait par l’effort mental qu’il fallait que je fasse pour expliquer quelque chose à faire à la machine, me fascinait complètement. Malheureusement ou heureusement, je n’avais pas très bien saisi que l’ordinateur n’était pas vraiment un vrai ami ; ça restait quand même un ensemble de métal et de plastique, mais je ne le voyais pas comme ça et je ne le ressentais pas comme ça. Quand je marchais dans la rue, mon cerveau voulait malgré moi tout le temps vouloir expliquer les choses à l’ordinateur. Et puisque moi-même je ne ressentais pas vraiment des sentiments comme avant, à l’exception d’un bonheur incompréhensible accompagné de pleurs, alors je pensais que moi aussi j’étais en fait comme cet ordinateur. Il y a quelqu’un qui m’a programmé et puis moi-même je pouvais programmer mes mouvements et mes pensées. C’est là que ma tête commence à tout modéliser : les mouvements, les émotions des autres, les calculs de probabilité. Tout cela se faisait toujours sans grand effort de ma part, en réalité presque aucun effort, sauf un peu de concentration si je veux écrire tout ce qui apparaissait. Vraiment, ça devenait pour moi un très très gros problème, surtout que je commençais à me rendre compte sérieusement que les autres adolescents n’étaient pas nécessairement comme moi. J’avais d’ailleurs extrêmement mal à comprendre pourquoi les autres étaient comme ça et réagissaient comme ça. Et j’ai bien évidemment commencé à étudier et à modéliser leurs comportements et l’expression de leurs émotions pour les comprendre.

Par exemple, je remarquais que mes collègues de Volley-Ball étaient souvent très tristes lorsqu’on perdaient les matchs. Des fois ils y en avaient même qui frappaient les casiers des vestiaires tellement ils étaient en colère ou bien ils pleuraient même de tristesse. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient tristes, mais je faisais semblant d’être juste un peu triste pour ne pas qu’ils découvrent que je sois bizarre. Pour moi, les choses ne se présentaient jamais comme ça. C’était pour moi beaucoup plus simple. Il y a un calcul de probabilité avant que le match ne commence qu’on peut facilement faire pour comparer la puissance des deux équipes. Ensuite, au fur et à mesure que le match avançait, ces probabilités commençaient automatiquement à fluctuer jusqu’à ce que, quelques minutes avant la fin du match, la probabilité de gagner d’une équipe tend mathématiquement vers le zéro ou le un. C’était une solitude tellement grande, surtout que la plupart du temps j’étais le capitaine de l’équipe et en plus le passeur, c’est-à-dire l’organisateur du jeu. Mais ça ne m’ennuyais pas particulièrement, car tous les calculs de probabilités et touts les mots qui m’apparaissaient constamment dans la tête me rendaient tellement heureux que pendant la nuit j’allais voler un peu et pleurer de joie. Et puis en plus, j’étais convaincu qu’il y en avaient plusieurs qui étaient exactement comme moi, mais ils étaient aussi cachés et déguisés. Il fallait juste les trouver. La lecture du Mystère de la patience de Jostein Gaarder m’a confirmé que j’allais les trouver. Mais comment ?

Par la parole et par l’écriture bien évidemment. Je scannais tout le monde. Je soupçonnais tout le monde d’être un ordinateur déguisé en être humain. J’arrivais à un endroit et je regardais autour de moi comment tout le monde faisait la comédie. Ils font tous semblant d’êtres vraiment tristes ou vraiment heureux et ils pensent que je vais tomber dans leur piège. Un par un, je les tire donc à part, et j’investigue un peu. Ensuite j’observe. Je me dévoile légèrement pour qu’ils osent se dévoiler et arrêter leur comédies. Je provoque presque chaque fois un scandale ou une bombe. Ou bien mes mots changent la vie des gens, ou bien ça les détruit. Ou bien ils m’adorent, ou bien ils me détestent et me fuient comme le diable. Je suis vraiment extrêmement troublé et je referme encore plus la porte de mon bureau. J’ai trouvé une seule personne pendant toute mon adolescence qui se faisait un plaisir de m’écouter et de me parler pendant toute la nuit, même s’il savait très bien que j’étais vraiment la pire des crapules. Mais ça, ça sera une autre histoire.

Je me sens condamné à vivre dans l’anonymat total. Entre temps, je fabrique tous les masques nécessaires pour apparaître plus ou moins convenablement aux yeux de la société. Je fais des pratiques chez moi pour savoir quand rire et quand pleurer, dans le but de jouer le théâtre correctement. Mais surtout, je commence à développer des outils pour battre mon père. Il n’y avait rien à faire de spécial. Quand j’étais petit, je pensais toujours qu’écrire un texte était juste une certaine combinaison de mots. Tu prends tous les mots du dictionnaire, tu les jettes vers le ciel et tu mets des papiers en dessous, et voilà ! Certains mots tomberont à côté, et d’autres atterriront sur le papier et dans un certain ordre. C’est à peu près comme ça que le texte m’est tout de suite apparu comme très évident. Je n’avais rien à faire d’autre à part que de m’en rappeler et l’écrire au moment opportun. J’ai attendu un peu, c’est-à-dire quelques années, jusqu’à ce qu’il baisse un peu la garde et qu’il soit dans une position militairement désavantageuse, et puis par un simple email je lui ai fait exploser la tête. Longtemps sans me parler, il m’a ensuite écrit pour lever le drapeau blanc. C’est maintenant un de mes meilleurs amis. Mais remarquez tout de même que le vocabulaire que j’utilise est celui de l’art militaire. C’est comme ça, depuis que j’étais petit.

En réalité, et cela peut paraître bizarre, je me sens chaque jour extrêmement chanceux d’avoir eu dans mon enfance ces deux mains, l’une qui caresse et l’autre qui frappe. Celle qui frappe m’a enfermé dans ma chambre et j’ai commencé très jeune à inventer des stratégies militaires absolument démesurées et incroyables. Je suis tombé sur un livre qui explique comment fonctionne le virus du VIH. Le Sida était alors très d’actualité et c’était une maladie terrible comme le cancer. La science me fascinait et je me suis intéressé de très près à comment le virus du VIH agissait sur le corps humain, et comment le système immunitaire s’y prenait. Les découvertes que j’ai faites étaient incroyables ! En quelque sorte, ce virus avait la capacité de se déguiser pour entrer dans le corps sans se faire remarquer par les globules blanches ni aucun autre mécanisme de surveillance des intrus. Et il pouvait ensuite y séjourner tranquillement, s’y balader et faire tout ce qu’il voulait, jusqu’à ce que l’inévitable arrivait. Pour moi, qui était tout le temps penché sur les questions militaires, la force de cette attaque était merveilleuse. Il fallait juste que je la transpose sur un groupe social. Toute la théorie commençait à défiler dans ma tête sans que je fasse le moindre effort. Rassemblement d’information, empathie, effet miroir, gain de confiance, entrée dans le corps adverse et puis installation à long terme. Ensuite : BOUMM ! Quand j’étais adolescent, toutes les sciences entraient dans ma tête et sortaient transformées pour leur apport militaire. Les études en gestion et en marketing n’ont presque servi qu’à ça d’ailleurs.

J’avais le visage tellement doux et sensible par les caresses de ma mère, et l’intérieur tellement noir et profond par la main de mon père. Je marchais dans la rue en tendant mes deux mains devant moi et je sentais la vibration à l’intérieur de moi. Je vibrais tellement, de vibrations tellement intenses et tellement contradictoires, que j’apparaissais comme si j’étais une machine des plus stables, des plus terrifiantes ou des plus intrigantes. Plus j’allais essayer de trouver d’autres comme moi, plus les évènements allaient devenir de plus en plus étranges.

Je ne comprenais pas ce qui se passait quand je parlais au gens. Je ne comprenais pas que si je disais quelque chose à quelqu’un ça pouvait le fâcher, le blesser, le faire rire ou le fasciner. Je ne comprenais vraiment rien à ce qui se passait. Dans mon cas, je ne me rappelle jamais avoir lu quelque chose ou entendu quelque chose et avoir été blessé ou quelque chose du genre. Pour moi, les mots ne faisaient pas du tout partie du monde. C’était juste une invention pour jouer aux mots-croisés, ou pour écrire des livres, ou des choses comme ça. En fait, je n’avais pas compris que le langage était utilisé par les humains pour communiquer entre eux des émotions sérieuses et vraies et des idées sérieuses. Je n’arrivais vraiment pas à comprendre le rôle des mots exactement. Je ne comprenais pas très bien pourquoi les êtres humains parlaient et pourquoi ils parlaient des sujets dont ils parlaient. Donc par simple imitation, je parlais moi aussi et j’étais très normal à l’école. Mais après, beaucoup de choses bizarres se passaient. Je disais des choses à une fille et allait ensuite marcher sur un toit. Une autre, et puis elle essayait de se suicider. Un autre et puis il me détestait et me fuyais comme la peste. Un autre et puis il me dit : « ah je ne le voyais pas comme ça ».

C’est surtout le fait d’avoir remarqué que mes mots pouvaient vraiment occasionner une souffrance ou des émotions qui me semblaient bizarres, qui m’a aidé à essayer de m’humaniser et de m’intéresser surtout aux souffrances des gens. J’ai mis l’ordinateur de côté et je ne voulais plus l’utiliser comme ami, mais plutôt seulement comme outil de travail comme la majorité des gens normaux. Car c’est peut-être l’ordinateur qui m’a transformé en quelque sorte les neurones du cerveau vers une aptitude de modélisation mathématique, au-delà d’une compréhension émotionnelle et psychologique. Mais ça maintenant, je ne peux plus m’en passer, et d’ailleurs je ne veux pas m’en passer car ça m’est encore parfois utile, mais moins utile qu’avant depuis que j’essaye de disparaître le plus possible et de m’ingérer le minimum possible dans la vie sociale. Sauf que mon cerveau voit encore les phénomènes réels de la vie en tableaux de probabilités ou en couches mathématiques. C’est très très difficile à expliquer et je me sens encore aujourd’hui toujours triste de ne pas pouvoir expliquer cette fonction correctement. Mais maintenant j’arrive à contrôler ce phénomène d’une façon très avancée par rapport à avant et je peux décider de voir ces données plutôt mathématiques des émotions et du réel seulement si je le décide et je veux me concentrer là-dessus. C’est tout simplement comme le soldat qui revient traumatisé d’une guerre et qui voit dans la ville des soldats cachés et qui pense qu’on va l’attaquer. Moi aussi j’ai ces visions, mais au fur et à mesure que je les ai, je sais immédiatement qu’elles ne sont pas vraies. Bien sûr, je vis constamment dans la peur de tomber, mais on parlera de cette peur plus tard.

Ce qui n’a pas aidé ma situation est que je n’ai pas étudié l’ordinateur et puis ensuite la psychologie. Je les ai étudiés vraiment en même temps, ce qui fait que mon cerveau a essayé et essaye encore tout seul de réunir deux contraires qui ne se réunissent pas. C’est la caresse et la gifle ; ils viennent de deux endroits séparés, mais ce sont unis en moi. Cela est un peu compliqué. Il me fallait chercher de l’aide. Une des personnes qui m’ont beaucoup aidé c’est bien évidemment Freud. C’est vraiment quelqu’un à qui je dois presque toute ma vie, car c’était la première personne que j’ai croisée qui m’a clairement confirmé qu’en réalité si j’avais des problèmes à dissocier la réalité du rêve et que si j’avais aussi des voix intérieures qui me dictent constamment des histoires et des textes, alors cela est complètement « normal » et naturel, quoique dur à sonder. Il y a aussi Darwin qui m’a profondément aidé à surtout ne pas chercher un sens à tout ce qui arrive, car le puits de mon histoire était tout simplement trop profond pour pouvoir y voir une lumière rationnelle. Ensuite, entre l’âge de 15 et 20 ans, j’ai pris une à une toutes les maladies psychiatriques listées dans les livres que j’avais et voir quels symptômes je présentais par rapport à ces maladies, la méthode cartésienne encore. Je voyais qu’effectivement je pouvais présenter certains symptômes dans plusieurs maladies, mais je ne savais pas vraiment si tout cela était significatif car je n’avais pas d’échantillon test. Je savais quand-même que j’étais « dérangé », et souffrant d’un problème de bonheur extrême à cause des symptômes de pleurs de joie très répétitifs. Mais je suis devenu très conscient que cela ressemblait exactement au sentiment religieux expérimenté par plusieurs par exemple, et Freud et d’autres avaient aussi mis le doigt là-dessus, à vrai dire depuis toujours cela existait.

C’est au Québec que j’ai ouvert un plus grand bureau pour étudier la situation, toujours dans le secret. Enfin, ma mère ne pouvait plus me demander ce que je faisais dans ma chambre. Je vivais seul et j’avais une vie sociale plus ou moins normale. C’est là que je m’inscris en philosophie pour voir ce que les professeurs de philosophie disaient des livres de mes amis disparus. Un grand professeur, Thomas de Koninck, commence à m’aiguiller tranquillement sur une autre interprétation de l’oeuvre de Socrate qui me paraît aussi beaucoup plus réaliste : Socrate ne cherche pas la vérité, pas du tout. En réalité, il est juste, comment dire, il est tout simplement confus, il est en transe, et il veut tout simplement rire de lui-même et rire des autres en les emmenant vers la confusion. Cette même lecture, qui me paraît depuis des années la plus juste, car je la ressens en moi-même comme si j’y étais, m’a été dernièrement confirmée par un philosophe, psychanalyste et hypnothérapeute français, François Roustang. Ensuite, je voulais surtout vérifier si j’avais convenablement compris Nietzsche. À l’université et grâce à une professeure spécialiste de Nietzsche, Marie-Andrée Ricard, je finis par en arriver au fait que c’est la seule personne qui décrit le plus parfaitement possible le phénomène qui existe en moi de vouloir fusionner le réel avec l’irréel et de penser que la vie est vraiment un théâtre. Sans lire Dostoïevski, il m’a permis de comprendre le mécanisme de la mort ratée. C’est la renaissance que connaissent plusieurs personnes qui ont échappé à la mort ou qui ont essayé de se suicider mais qui ne sont pas morts. Dostoïevski était lui-même sur un peloton d’exécution mais celle-ci n’a pas eu lieu.

Toutes ces analyses sont partielles, mais je ne les trouvais pas rassurantes du tout. Bien au contraire. La peur de tomber (de la fenêtre) a vivement grandi en moi. Car j’étais encore resté sur le bord de la fenêtre, et l’image du vol et des larmes de joie me poursuit encore. C’est la même chose pour les mots et la facilité avec laquelle des synthèses d’idées peuvent apparaître. J’avais bien évidemment compris que le projet de Descartes était un échec total. Il ne peut absolument rien expliquer et pire encore, il est à l’origine de la maladie ressentie en Occident et qu’on exporte partout. Pour les autres, leurs vies me terrifiaient et je ne voulais surtout pas suivre leur chemin. Socrate, pour la simple raison qu’il voulait jouer et rire un peu des gens, exactement comme un enfant, ils lui ont fait boire du poison. Et puis l’exemple de Nietzsche est le pire de tous : livres invendus, puis lus et incompris, et enfin la maladie au vrai sens du terme.

Tous les jours, je me levais le matin, j’allais travailler un peu à Québec ou faire quelque chose, et je me pose la même question encore et toujours : qu’est-ce que je vais faire avec tous ces textes qui défilent sans fin dans ma tête ? Les dire ou non ? Les dire où ? À qui ?

Un jour, je lis dans le journal qu’il y a enfin un autiste atteint du syndrome d’Asperger et qui est en même temps un super-calculateur, et qui peut très bien parler et communiquer ce qu’il ressent ainsi que le fonctionnement de son cerveau. Il s’appelle Daniel Tammet. Il peut calculer sans faire beaucoup d’effort, comme une super-calculatrice. Ça me fascinait. Je commande le livre et je l’étudie à mon bureau. Il n’y avait rien à étudier en fin de compte. J’étais tellement déçu de savoir que lui aussi était dans la même situation de l’ignorance totale. Il disait tout simplement qu’il voyait des formes apparaître avec des couleurs et que cela correspondait aux nombres, et que ensuite le résultat apparaissait sous une autre forme ayant d’autres couleurs. Il expliquait aussi que les jours de la semaine avaient chacun une couleur et que c’est apparemment de cette façon qu’il peut aussi être un calendrier universel pouvant dire tout de suite que le 3 novembre 1903 était un mardi par exemple. Mais cela n’explique pas comment on passait des couleurs et des formes à des jours de semaine ou à des résultats d’opération d’arithmétique complexe ! Au contraire, ça rendait le tout encore plus confus. Je crois qu’après avoir lu Tammet, et étudié une oeuvre de Kasparov ainsi que la plupart de ses parties célèbres, j’ai tout simplement abandonné ces recherches, même si je reste toujours à l’affut de rencontrer d’autres personnes ayant d’autres idées. Pour le moment, les recherches en neurosciences me semblent encore très arriérées et je crois que ça ne répondra jamais à la question pourquoi ? Pourquoi je crois vivre dans le rêve et d’autres croient vivre dans la réalité ? Et pourquoi nous avons créé ce système politique et économique qui me semble tellement étrange ?

Au Québec, je multiplie les recherches et les rencontres entre jeunes, vieux, pauvres, millionnaires, jusqu’à un grand prêtre qui avait servi et accueilli le Pape Jean-Paul II lorsqu’il était venu à Québec, mais qui était en même temps pédophile. Il a été abusé quand il était enfant ; il a refait la même chose. Il n’y a rien à comprendre. Pour certains, mes mots leur révèlent quelque chose, pour d’autres ça les fait fuir. J’ai tout simplement réalisé que plusieurs gens, pour ne pas dire la majorité, vivaient dans le manque de quelque chose ; ils cherchaient souvent à combler un manque psychologique, affectif ou matériel. Très peu me semblaient pleinement heureux et satisfaits. C’est une société très occidentale, rationnelle et matérielle, où l’argent, la consommation, le sexe et l’alcool étaient beaucoup plus importants que les sujets spirituels et intérieurs. Je n’y trouvais donc pas vraiment ma place, même si j’y ai développé des amitiés extraordinaires, mais aussi des animosités terribles. Il y en a qui se sentaient même terrorisés par moi, c’est-à-dire juste par mes mots ! Que faire ?

Là où je mets les pieds pour trop longtemps, ma présence commence en réalité à être vraiment dérangeante, et les gens commencent à soupçonner que quelque chose ne tourne pas rond chez moi. Ou bien on finit par me traiter de diable, ou bien de génie, ou bien de fou, ou bien de la pire personne sur terre. Le pire est que la même personne, lorsque la relation peut durer assez longtemps, peut me traiter de tous ces surnoms successivement, ce qui me semble déjà plus proche de comment moi-même je me perçois ; car je suis toujours changeant, toujours en désaccord avec moi-même, toujours cherchant une nouvelle voie et confus. Mes mots et moi sommes complètement séparés. Les mots sont figés et moi je suis fluide. Je les lis et j’ai l’impression que ce ne sont pas mes mots.

Il y a un malaise en Occident. Cela les gens commencent à le voir et d’autres le voient très bien. Il n’y a plus rien de plus vrai que le supermarché et l’argent. Et puis les gens ne savent plus sourire dans la rue, ni se parler, ni se prendre dans les bras, ni pleurer de joie. Ils ont l’air d’être des acteurs dans un film d’horreur ou sinon un drame. Eux-mêmes, les gens me le disent. Dès que je les tire à part, ils me disent que quelque chose va mal ; ils ne sont pas dupes, et ils se le disent même entre-eux, mais ils ne savent pas quoi faire exactement. Nous avons tous été dispersés par la rationalité et la technologie. Mais nous allons nous réunir grâce à cette même technologie. Il faut que nous apprenions à l’utiliser, sinon c’est elle qui va nous utiliser, ainsi que ceux qui la fabriquent. Vous savez la meilleure ; je sens qu’il y a de plus en plus de gens, qui vivent dans les villes et qui travaillent 30 ou 40 heures par semaine, mais qui rêvent d’avoir tout simplement un grand jardin, des animaux et des fleurs ! Dès que je leur demande : alors pourquoi c’est comme ça ? Ils me répondent immédiatement que c’est à cause des autres. Mais c’est qui les autres ? Qui exactement ? Identifions-les et allons les voir alors ! Mais c’est nous les autres. Les autres c’est nous. Si je viens dire à ceux qui se plaignent de la politique et de la démocratie, et qui représentent la très grande majorité de la société occidentale, mais c’est nous qui sommes responsables de cette situation, ce ne sont pas les hommes politiques, on me dit parfois : tu n’es qu’un rêveur. Merci, mais je le savais déjà, et toi : tu es anti-rêve ? C’est rare que les adultes me demandent : pourquoi changer le monde ? Ou comment changer le monde ? Il y a surtout les enfants qui peuvent penser à ça, c’est le seul espoir possible. Comment cultiver cet espoir ? Est-ce qu’on veut vraiment le cultiver ?

Pour cultiver mon espoir, j’ai décidé de quitter l’Occident et me diriger vers l’Orient. J’avais déjà commencé à le faire intellectuellement, mais la prochaine étape était d’y être directement. La sagesse indienne a été vraiment un bon refuge pour moi. En même temps elle m’a pressé d’agir malgré tous les risques et tous les vents. Les philosophies indiennes portent le travail humain et l’espoir sur le très long travail de plusieurs générations. C’est sur le très long terme qu’il faut semer une petite graine ou découvrir quelque chose de très petit. De la même façon que des gens morts depuis très longtemps m’ont aidé dans ma vie présente, alors il y a l’espoir que je puisse à mon tour aider un enfant qui vivra dans 400 ans. Est-ce possible ? Bien sûr, si je continue d’accepter ces phrases et ces mots qui sont en moi, et de les écrire. Si je ne change pas mon discours pour plaire aux gens, comme le font si bien les entreprises de marketing : on analyse vos besoins et on vous sert ce que vous aimeriez consommer en stimulant le désir, ou bien, en ce qui concerne la politique et les médias, en jouant sur la démagogie, la peur et la tromperie intellectuelle. Non, il ne faut pas laisser les enfants s’éduquer via la publicité des entreprises. Il faut les amener à un niveau mental beaucoup plus élevé que le notre pour qu’ils puissent comprendre ce monde et faire quelque chose de plus beau que la consommation et les guerres.

C’est pour cela que je continue de chercher ce qui va arriver avec tous ces mots et toute cette méchanceté et générosité en moi. Certains m’ont recommandé d’aller me faire soigner d’ailleurs. J’ai rencontré plusieurs psychologues, et puis, ça me fait peur de savoir que les psychologues eux-mêmes sont tellement désemparés. Les drogues tels que le haschich, la cocaïne, ou l’amphétamine ne permettent pas vraiment de changer mon cerveau. Ils produisent un certain effet multiplicateur peut-être, mais ne m’ont heureusement ou malheureusement pas permis de voir de nouvelles choses ou de trouver de nouvelles solutions. Il y a une seule drogue qui par contre a suscité un intérêt indirect pour moi.

Il s’agit du diéthylamide de l’acide lysergique (LSD). C’est notamment en Inde où j’ai fait la rencontre extrêmement intéressante de deux médecins polonais très intéressés par les effets du LSD sur le cerveau. Ils m’avaient aussi présenté des collègues à eux qui s’intéressaient à la recherche scientifique en psychiatrie et les possibles effets thérapeutiques de la drogue. Les témoignages que j’ai reçu de ceux qui ont expérimenté le LSD se recoupent souvent et ressemblent énormément à l’expérience que je ressens très souvent sans être sous l’effet de la drogue bien évidemment. Ce sentiment peut être décrit par une certaine expérience d’union avec le tout et d’effacement des barrières, mélangé avec un sentiment religieux profond, d’hallucinations et de confusion des phénomènes comme dans un rêve. Certains ont aussi parlé de l’expérience de dieu. Cette expérience est aussi souvent accompagnée d’un bonheur tellement extrême qu’il mène aux pleurs de joie. Je crois que nous étions à peu près un groupe de cinq personnes, et après que l’effet de la drogue soit parti, je me suis retrouvé comme étant le seul qui ne pouvait pas vraiment décrire ce qu’il a ressenti. J’avais même remarqué que ces très brillants médecins essayaient de se rassurer si c’était pour moi une expérience positive ou non. En réalité je savais très bien ce que j’ai ressenti et j’avais les mots pour le dire. Mais l’explication risquait d’être trop longue. Le LSD a eu exactement les mêmes effets sur moi que sur les autres, mais mon cerveau continuait à fonctionner comme d’habitude et j’avais donc de très longues listes de paragraphes qui apparaissaient. En fait, je croyais que j’avais enfin trouvé comment expliquer ma vision du monde aux gens, et leur décrire tout simplement ce que je vois directement avec les mots tels qu’ils me viennent et m’assurer qu’ils me comprennent systématiquement. Et j’imaginais donc que j’avais un groupe de gens qui ont pris le LSD, et je leur décrivais comment les choses fusionnaient et de là quelle sorte de société et quelle sorte de monde nous pouvions bâtir. En fait ce que j’imaginais pour le dire autrement, c’était un cours de philosophie politique mais pour organiser une société qui est sous l’effet de la drogue, et donc totalement confuse mais extrêmement heureuse. Les mots de ce cours ou de cette conférence se présentaient donc naturellement à mon esprit. Et puis je pensais aux méthodes, à la pédagogie, et je cherchais des idées nouvelles. Mais je me retrouvais bloqué par le fait qu’il y avait un élément chimique d’introduit de l’extérieur, et qu’une fois le produit parti, les gens ne pouvaient pas nécessairement pleurer de joie, alors que mon cerveau me permet de le faire sans vraiment que je fasse un effort. Il me suffit tout simplement de voir mon histoire, celle de mon moi comme toujours au bord de la fenêtre avec des phrases qui me viennent sans cesse à l’esprit et que je peux écrire. C’est surtout les écrire qui est aussi une étape nécessaire à cette joie. Ces deux excellents médecins m’appelaient peut-être à raison “Dr. K.”. Je crois qu’il y a vraiment de très grandes possibilités thérapeutiques avec le LSD, surtout qu’il ne présente presque pas de risques d’addiction. En fait j’en suis presque certain. Je crois que la voie est le mélange de la psychanalyse, de l’hypnose et du LSD pour guérir certains problèmes.

Chaque nouvelle drogue peut bien évidemment être dangereuse pour moi, car elle pourrait définitivement changer la chimie de mon cerveau pour jamais. Mais, je n’ai pas peur de tout essayer si ça peut me faire connaître plus de choses et que je peux les partager. De toute façon, il ne peut absolument rien m’arriver, car je suis déjà disparu, depuis longtemps déjà. Vous me voyez ? Non. Par contre, il faut toujours consommer les drogues en présence de médecins expérimentés. C’est vraiment très dommage que les recherches scientifiques sur les drogues et leur usage se font souvent dans les laboratoires secrets des armées ainsi que des services d’intelligence. Avec la collaboration de certains politiciens et certains scientifiques, on laisse la population dans l’ignorance totale et on laisse les enfants face à une terrible abondance de drogues destructrices vendues légalement telles que la cigarette et l’alcool, et illégalement tels que tous les produits contenant du THC (marijuana), et puis la cocaïne et l’amphétamine dont la consommation est de plus en plus répandue et très addictive.

Il y a aussi les expériences de l’intelligence artificielle qui m’intéressent, car je crois effectivement qu’il y a une très grande partie de nous qui peut être mathématisée. Mais pour le moment, l’état de la science est vraiment extrêmement lamentable, car beaucoup de scientifiques ne voient aucune transition tangible, réfléchie et concrète entre la science et le rehaussement du bonheur humain. Certains d’entre eux sont tellement prisonniers de leur science qu’ils n’y voient plus que le prestige, l’argent, les subventions, les publications, bref comme n’importe quel métier de notre système économique qui a été complètement déconnecté du bonheur humain. Les bailleurs de fonds scientifiques les plus importants sont aux États-Unis et malheureusement ce sont les entreprises privées qui financent des laboratoires secrets et connus. De tous les discours des plus grands milliardaires de la Silicon Valley, je n’ai jamais entendu quelqu’un parler de bonheur, de magie, ou de liberté. Tout ce qu’on donne ce sont des chiffres pour dire qu’on a diminué la pauvreté, et la mortalité infantile. Ça sert à quoi de laisser un enfant vivre si on ne se préoccupe même pas une seconde de ce qu’il pourra créer et nous apporter, et si on le considère seulement comme un autre futur consommateur et un autre travailleur qui inscrira des points de plus dans le PIB ? Pour le moment, les plus grands leaders du monde sont encore à l’étape cartésienne qui montre tous les jours son échec. Ils sont en train de contaminer l’Afrique et l’Asie, là où les gens savaient danser et pleurer de joie tous les soirs autour d’un feu et avec des chansons léthargiques. Nous continuons de détruire leurs forêts et d’affirmer avec arrogance qu’on va leur apporter le progrès et l’internet sans fil.

Le seul espoir viendra des enfants qui lorsqu’ils grandiront s’intéresseront toujours et seulement au bonheur et les choses les plus belles, les plus drôles et les plus amusantes. Et d’autres enfants qui penseront les systèmes économiques et politiques qui peuvent rendre le développement de ces premières choses possibles. Et puis les autres pourront s’adonner à la recherche sur les choses les plus utiles telles que la véritable recherche sur l’esprit et sur la nature. Et puis il n’y aura plus besoin de théâtres ni d’écoles de musique, car cela atteindra son apogée lorsque ça sera fait directement sur la voie publique, là où personne ne pourra plus faire la différence entre le comédien et le spectateur, entre le musicien et l’amateur… comme dans le rêve.

C’est du moins comme ça que je vois la vie. Tous les matins je me réveille et je la vois comme ça et je pense à la rendre comme ça autour de moi ; c’est pour ça que j’essaye d’être le plus souvent seul, ou sinon avec des gens un peu drogués, un peu confus, un peu dans le rêve ; et il y en a plusieurs mais ils ne se reconnaissent pas dans la rue.

Mon frère et moi, dès qu’on se rencontre on joue une comédie dans laquelle je suis le terroriste et il est le terrorisé, et puis ensuite tout d’un coup le rôle se renverse ; il devient le terroriste et je deviens le terrorisé. La vie est un théâtre pour les enfants. Les enfants veulent jouer et savent jouer ; nous devons apprendre d’eux. Si nous voyons notre père, alors se met avec nous le dieu de l’ivresse, et on entend les rires de très loin. Chacun riant de lui même et des autres, et ensuite tout le monde riant de tout le monde.

Quant à ma mère, elle est très contente depuis que je lui ai annoncé qu’avec mes écrits je vais devenir très riche. Elle avait tellement peur que je meurs de froid, de soif ou de faim, qu’elle m’a presque cru. Au début de l’histoire, ce sont les parents qui mentent aux enfants et les enfants les croient, et ensuite c’est l’inverse. Maintenant, il me reste juste à lui faire croire que l’argent n’existe pas du tout. Ça sera très difficile. Il faudrait qu’elle ferme ses yeux, qu’elle se rappelle d’elle-même enfant, qu’elle s’imagine en train de s’envoler comme une feuille dans le vent. Et puis tout d’un coup, elle frappe un arbre et elle tombe en tournoyant. Elle se réveille et elle réalise que les papiers qu’elle lit maintenant la rendent plus heureuse que tous les billets de banque. Et tout d’un coup, voilà, elle se rend compte qu’en effet l’argent n’achète presque rien ; c’est-à-dire que l’argent n’existe pas. C’est d’ailleurs ce qu’elle pensait quand elle était petite, et puis comme un enfant, elle entre en transe et elle danse de joie.

Maintenant je dois vous laisser. Je demeure debout au même endroit, les bras tendus et le tonnerre en moi. Je ne sais pas si j’irai en bas ou en haut. Je n’en sais rien. Si vous savez quelque chose, dîtes-le moi. Sinon, je resterai un moustique tout simplement. Je ne comprends rien. Je sais juste que je dois sucer un peu de sang et je dois voler à droite ou à gauche, mais je ne sais pas pourquoi.

Une grande écrivaine, mais encore inconnue m’a déjà écrit :

Je sens que tu es loin, en train de t’envoler vers le ciel ! même la gravité ne peut rien pour toi.

Je ne sais plus quoi dire…

Moi non plus. Les moustiques ne parlent pas. Ils font juste un peu de bruit. Je dois sucer une goutte de sang. Je dois voler à droite ou à gauche ? Zzzz…


Cet article a inspiré une amie peintre qui est douée d’un génie très rare.
Je vous laisse contempler son oeuvre.

Shawna Pagé-Cornforth
www.shawna-art.com

shawna-moustique
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