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Je suis né comme la majorité des bébés avec des capacités illimitées et fortement indéterminées. J’avais en moi, comme la majorité des enfants du monde, la possibilité de devenir n’importe quoi : un bon père de famille, un criminel, le plus grand guitariste du monde ou l’inventeur d’une nouvelle théorie en physique des particules.

Tout est encore possible même après l’immense loterie des croisements des brins d’ADN. J’aurais pu apprendre et aimer n’importe quelle langue, n’importe quelle culture, et j’aurais pu exercer n’importe quel métier.

Après la loterie microscopique et par définition invisible, vient la seconde loterie des hasards macroscopiques : où j’étais né, qui étaient mes parents, qui étaient les voisins, etc. Et comme presque tout enfant, j’étais absolument génial, exactement comme vos enfants, comme vous quand vous étiez enfants et comme mes parents quand ils étaient enfants. Je faisais des comédies, je présentais la météo, j’organisais des tours de magie et vous savez tout ce dont un enfant est capable…

Comme la très grande majorité des enfants, j’étais aussi extrêmement curieux et je voulais presque tout savoir. Et comme presque tous les enfants j’étais formidablement naïf et je croyais tout ce que les adultes pouvaient bien me dire. Un jour que la porte donnant sur notre balcon s’est brusquement fermée par le vent, j’ai demandé à mon papa comment cela se passait. Il m’a alors expliqué que c’était quelqu’un qui s’appelait Ali Erriahi (Ali le Venteux, si on essaye de traduire en français) qui venait en cachette la nuit pour fermer la porte. Depuis qu’il m’a dit cela, chaque fois que la porte claquait, je sautais de ma chaise, je courais vers le balcon pour essayer d’attraper Ali Erriahi ou au moins le voir. Sans succès !

Comme tous les enfants, je posais toujours les questions les plus importantes, les plus difficiles, les plus profondes et les plus géniales. Un jour, après avoir observé que mon père regardait différents programmes de télévision en ayant l’air de leur accorder différents degrés d’importance, je réfléchis à tout ça et je lui demande : “comment on fait pour savoir si ce qui se passe à la télé est vrai ou non ?”. Mon père me répond : “le programme de 20h, le téléjournal, c’est des choses vraies, tout le reste c’est souvent pas vrai”. Je continuais à observer les choses et je me rendais compte que plus je pensais comprendre quelque chose, plus je devenais confus, et au lieu d’avoir moins de questions j’en avais plus.

Comme tous les enfants, j’étais bien plus intelligent que les adultes. Un jour, je suis encore allé voir mon père et je lui demandais “est-ce qu’il y a une seule logique ou plusieurs logiques possibles ?”. Mon niveau intellectuel s’accélérait manifestement à une vitesse exponentielle et les choses auxquelles je pensais étaient plutôt dignes d’être posées dans les conférences de philosophie les plus prestigieuses du monde et non à une “simple” mère médecin et un “simple” père statisticien. J’ai mis “simple” bien évidemment entre guillemets. Car eux aussi ils étaient des génies. Ma mère, issue d’un milieu rural, conservateur et analphabète faisait tout de même du théâtre avec sa sœur aînée. Oui ! du théâtre, sans jamais avoir connu ni vu un théâtre de sa vie. Mon père quant à lui, sortait de l’école primaire pour voir les parents chercher leurs enfants, sauf lui bien évidemment, car les siens étaient déjà tous les deux décédés. Et pourtant, n’a-t-il pas fini par apprendre la poésie et visiter tellement de terres !

Tout est possible pour un enfant. Tout est possible ou presque, jusqu’au moment où il commence à grandir. Là commencent les “il faut…” et “tu dois…”. À ma mère qui voulait faire du théâtre, de la comédie ou des mathématiques, on lui a dit “il faut que tu fasses ça…”. À l’autre qui était un génie du foot on lui a dit “il faut que tu ailles à l’école”. À celui qui voulait jouer de la guitare on lui a dit “tu dois avant tout faire tes devoirs”. Petit à petit, tous ces jeunes ont grandi, la plupart ont oublié le génie et le rêve de l’enfant, pour espérer tout simplement avoir une maison, un travail, et puis aussi des enfants pour qu’ils puissent leur transmettre la meilleure éducation et les meilleurs des valeurs, en essayant surtout d’accumuler le maximum d’argent et leur prodiguer les meilleurs conseils par des “il faut que…” et “tu dois…”. Jusqu’à ce qu’à leur tour ces enfants abandonnent leurs rêves les plus fous, pour essayer tout simplement de gagner de l’argent et de plaire à leurs parents.

Il y a bien évidemment des exceptions à ce phénomène général. Mais elles sont extrêmement rares ; comme une loterie à des millions de chiffres. Il y a des milliards de génies jetés dans le monde et la presque totalité seront réduits à la normalité par ceux qui les aiment le plus tels que les parents et puis ensuite par le reste de la famille, par l’école, les voisins, la société. C’est la répétition des cycles : mes parents m’ont aplati, j’aplatis mes enfants ; bien sûr on appelle cela aimer et protéger. Le miracle peut apparaître seulement par la conjonction de hasards très faibles, une conscience et une volonté hors du commun ; le plus grand peintre du monde né dans une famille de bûcheron aura du mal à se découvrir, et dès qu’il commence à se découvrir, on lui rappèlera rapidement que : “il faut qu’il coupe du bois”. Le bûcheron le plus habile né dans une famille de musiciens deviendra tout simplement un bon citoyen bien comme on les aime. Il est comme nous et il est égal à nous. Mozart né dans un endroit où il n’y avait aucune musique ne serait pas mort de faim, mais ne serait tout simplement pas devenu ce qu’il pouvait devenir ; il a joué à une énorme loterie et il a tout simplement gagné. C’est le miracle.

Un jour, après avoir appris le français, j’ai remarqué que mon père s’adonnait souvent à ce jeu de mots dans le journal : les mots-croisés. J’ai observé un peu comment il faisait, et il m’a montré comment il trouvait les mots. Je suis donc tout bonnement parti avec un vieux journal vers mon petit bureau dans ma chambre, j’ai fermé la porte derrière moi et j’ai commencé à voir comment fabriquer un jeu de mots-croisés pour mon père. Il fallait tout refaire à l’inverse. Dessiner la grille, numéroter le tout, inventer les mots, veiller à ce qu’ils se croisent correctement, mettre les carreaux noirs, inventer des devinettes pour les mots à trouver. Une fois que tout est fini, c’est-à-dire la solution des mots-croisés, il fallait tout simplement redessiner le tout sur une nouvelle feuille en laissant la grille vide et en mettant seulement les cases noires et les “devinettes” horizontales et verticales numérotées. Le bonheur  à l’état pur de l’enfant ! Et puis j’ai tout simplement dit à mon père : “voilà je t’ai fait un mots-croisés”. Impressionné, il le regarde et commence à le faire devant moi. Je crois qu’il l’a trouvé plutôt plus facile que ceux du journal. Pour moi, l’histoire était terminée ; j’ai compris comment faire des mots-croisés et je n’ai jamais trouvé un intérêt ni pour en refaire, et encore moins à y jouer. J’étais comme plusieurs enfants beaucoup plus intéressé par la profondeur et le côté magique des choses plutôt qu’à l’usage habituel et superficiel qu’en font les adultes.

Mon père a donc continué à faire ses mots-croisés et moi j’ai continué à enchainer d’autres projets dans d’autres domaines, des fois en les montrant à mes parents et puis petit-à-petit dans le secret total de mon laboratoire et de mon monde virtuel. C’est pour ça que je fermais toujours la porte de ma chambre derrière moi, chose que ma mère n’aimait pas trop au début ; elle me disait souvent : “mais laisse ta porte ouverte”. Non ! Je ne voulais pas laisser ma porte ouverte et je savais plus que personne au monde pourquoi.

Un jour, comme je vous disais que les enfants posaient très souvent les questions les plus profondes, j’étais témoin d’une discussion entre ma mère et mon plus grand cousin du village. Ils parlaient notamment, comme tous les adultes, de travail, d’affaires et d’argent. J’interviens alors dans la discussion et je leur demande : “mais en fait, à quoi ça sert au juste d’avoir beaucoup d’argent ?”. Tous les deux me regardent alors d’en haut, à moitié stupéfaits, à moitié ironiques, ils éclatent de rire et me disent : “hahaha, c’est tellement facile de trouver quoi faire avec de l’argent”. Après avoir avalé mon lot de moqueries, je suis tout simplement parti. Dans ma loterie personnelle, plusieurs choses auraient pu se passer. Combien d’enfants ont été brisés par les moqueries des autres ? Combien d’enfants ont fini par croire qu’ils sont stupides et que les plus grands savaient tout ? Dans mon cas, c’était exactement l’inverse qui s’est produit. Je n’ai jamais oublié l’anecdote, comme des centaines d’autres, mais elle ne m’a jamais brisé, ni même touché. J’étais au fond de moi convaincu que je découvrais des choses que les autres ne voyais tout simplement pas. Ceux-là qui ont ri de moi, c’est-à-dire les deux personnes parmi celles qui m’aiment le plus au monde, n’avaient pas le moindre doute que l’enfant qui était devant eux allait étudier l’économie, l’histoire de la monnaie, la philosophie et faire tout ce qu’il pourra faire pour réfléchir à ces questions et puis écrire des livres et des articles là-dessus. Eux, ils ne savent toujours pas que la question “à quoi ça sert d’avoir beaucoup d’argent” est une des questions les plus étudiées et posées par les plus grands économistes et philosophes du monde contemporain.

Quand j’étais enfant, et comme la plupart des enfants, j’étais déjà trop en avance sur eux. Tellement en avance que j’ai réalisé le grand danger que ceux qui m’aimaient pouvaient justement représenter pour moi. J’ai alors très tôt commencé une vie secrète. Je programmais un ancêtre d’un ordinateur, j’écrivais des formules mathématiques, je lisais les livres de psychiatrie et de psychologie qui sont normalement destinés aux étudiants en médecine à l’université et qui en plus étaient en anglais, et le comble est d’être tombé sur des livres-bombes tels que par exemple le Discours de la méthode de Descartes. C’est là que j’ai commencé à prendre conscience du fait d’être peut-être le gagnant d’une grosse loterie en effet. Que faire ? Moi, enfant, tout seul. En-dehors de ma chambre et de la maison, il y a des “tu dois…”, “il faut…” et puis tout ce que me racontait la famille et les gens à l’école.

J’ai alors très solidement fermé la porte de ma chambre, dans le sens propre au début, et ensuite dans le sens figuré. Il fallait que je le fasse pendant plusieurs années, des dizaines d’années. La pression était de partout. “Tu dois…”, “pourquoi tu ne fais pas comme ça…”, “oui, mais tu sais, tu vas grandir et tu vas changer…”, “tu vas voir, avec l’âge, tu vas…”, “là, il faut quand même que tu penses à…”. À l’intérieur de ma chambre, très tôt j’ai enchaîné la lecture de tout ce que j’ai trouvé en anglais sur la psychologie et la psychiatrie. Il était clair pour moi et très évident que dans ma tête ou bien quelque chose allait très mal, ou bien quelque chose allait trop bien. J’enchaînais par la suite ce que je trouvais chez nous, les livres que mon père avait acheté il y a bien longtemps, des textes de Platon, et puis de Schopenhauer et de Freud… et pour sceller mon sort je suis allé moi-même acheter les livres de Nietzsche. Entre temps, j’écrivais moi-même des textes philosophiques. Les théories jaillissaient dans ma tête ici et là. Je n’avais besoin de faire aucun effort pour modéliser des comportements humains et inventer avec une simplicité fascinante des théories entières. J’en écrivais certaines. Je parlais avec d’autres amis de certaines autres. Et puis plus j’avançais, plus je me rendais compte qu’effectivement, il n’y a plus aucun doute, ou bien je suis complètement malade, ou bien je suis en trop bonne santé. Je développe secrètement une véritable machine de guerre sociale. Enfant, je faisais tout seul de la stratégie de guerre défensive et agressive pour me protéger contre tous. Tous les sujets déballaient et j’ai écrit des livres entiers dans le secret total. Et puis j’ai développé l’interface psychologique avec laquelle j’allais vivre à l’extérieur de mon monde sans qu’on remarque que je sois mentalement “dérangé”.

Je suis allé à l’école et je me suis bien forcé d’être un élève toujours bon-moyen. J’ai réussi toujours mes examens et je n’ai redoublé aucune année, juste comme la plupart des élèves. Pendant les examens d’histoire et de géographie j’inventais des méthodes ingénieuses pour bien tricher et obtenir les notes que je voulais. En mathématiques et en sciences je donnais quelques cours particuliers à certains de mes amis et le jour de l’examen je leur faisais passer les réponses pour qu’ils aient de bonnes notes. À cet âge là déjà, je remarquais très bien comment l’école brisait tous les enfants que je percevais comme étant doués d’une intelligence très supérieure. Je connais des génies qui ont étudié avec moi et qui se sont retrouvés après l’école tranquillement dans la drogue, la délinquance ou le dogmatisme religieux. De l’autre côté, j’ai toujours remarqué comment la plupart des premiers de la classe me semblaient d’un manque d’intelligence, d’esprit et d’humour ahurissant. Ça me dégoutait, mais je ne disais rien. Ça rajoutait tout simplement un autre problème à régler dans la très longue liste des choses que j’ai à penser.

Et puis après, comme plusieurs, je suis allé étudier en Gestion à l’université. En parallèle, je transformais tous les cours en d’autres théories psychologiques et philosophiques beaucoup plus intéressantes à mes yeux que ce qu’on nous disait. J’écrivais aussi un livre secret. Ça ne me laissait pas beaucoup de temps pour étudier bien évidemment. Je m’en foutais complètement. J’avais toujours réussi à avoir des notes bonnes-moyennes et à passer. J’avais compris le système de la vie. Je faisais juste semblant d’être là et d’y participer.

La pression n’a pas cessé. Au contraire. “maintenant, il faut que tu…”, “pour réussir dans la vie, il faut…”, “regarde un tel, il est meilleur que toi…”, “si tu veux devenir ça, alors il faut…”, “tu sais quand tu es jeune tu veux transformer le monde, mais quand tu es vieux le monde te transforme…”. Mais il n’y avait absolument plus rien à faire. J’avais déjà développé une machine de guerre qui était trop en avance par rapport aux réactions de la société. J’étais devenu le maître dans le “oui, oui”, “oui, d’accord, c’est vrai, tu as raison”, et j’étais aussi devenu le maître dans la destruction psychologique de ceux qui s’entêtaient à vouloir me barrer la route, à me déranger, à me déconcentrer tout simplement de mon travail et de l’unique travail que je voulais faire dans ma vie : apprendre, penser, écrire, parler, agir.

“Oui, oui, d’accord, d’accord”. Grâce à l’amour de ma mère, son argent et la haute estime que mes parents avaient pour l’éducation des enfants, elle m’a envoyé étudier en MBA Gestion Internationale à l’Université Laval à Québec. Enfin, elle pourra être fière de son fils s’il revient avec un diplôme, un doctorat ou une grande carrière. “eh oui bien sûr !” J’avais 23 ans. La machine était extrêmement bien rodée déjà. Je n’en avais absolument rien à foutre du MBA. Je m’habille d’ailleurs d’une façon assez ordurière par rapport aux autres étudiants. J’apprends l’accent québécois très rapidement. Je m’intègre comme si j’étais né là-bas. Un des grands profs de l’Université qui a voulu m’humilier devant des dizaines d’autres étudiants parce que je suis arrivé mal habillé pour faire une présentation, m’invite par la suite à son bureau pour me dire en secret que ma présentation était excellente, mais que la plupart des étudiants ne l’ont pas vraiment comprise et que son niveau était un peu trop élevé. Et puis les histoires de la sorte se succèdent tout le temps, tout le long de ma vie. Je n’y éprouve aucun plaisir particulier, car à cause de cette malédiction je dois vivre dans la solitude. Je réussis tous mes cours du MBA et je ne m’intéresse pas du tout à obtenir le diplôme. Au lieu d’écrire ma thèse, j’entame l’écriture d’un traité philosophique d’envergure, toujours en secret. La plupart de mes collègues étudiants sont devenus des leaders dans de grosses entreprises ou des professeurs à l’université. De mon côté, je dois lutter de toutes mes forces pour ne pas en arriver à la voiture, la cravate et le salaire exorbitant : ça représentait pour moi le cauchemar. J’arrive pendant des années à travailler seulement 3 heures par jour et gagner assez correctement ma vie pour pouvoir m’inscrire à de vrais cours de philosophie à l’Université Laval et puis de voyager et d’apprendre l’espagnol. Je dévoile tous ces secrets partiellement ici et là, mais presque jamais le tout à une seule personne ; de toute façon je n’ai jamais croisé une personne qui peut comprendre tous les aspects de ma psychologie. Plusieurs bien évidemment essaient de me barrer la route et de me dire “oui, mais…”, “tu dois…”, “mais il faut…”. Plusieurs autres et ils se reconnaitront ici ont eu un impact extrêmement positif dans ma vie et m’ont soutenu concrètement, émotionnellement et moralement.

Je suis resté 6 ans et demi sans jamais remettre les pieds en Tunisie. Entre temps, j’avais déjà eu plusieurs vies, étudié des philosophies, fait des affaires, écrit beaucoup de choses, étudié les parties d’échec de Kasparov pour peaufiner ma machine. La société québécoise, comme la société tunisienne et comme n’importe quelle société dans le monde obéit toujours aux mêmes règles : “tu dois…”, “il faut…”. Au grand désespoir de ma mère qui a payé tous mes études, elle s’est rendue compte qu’au lieu de devenir professeur à l’université ou un grand fonctionnaire de l’état ou d’une banque, je suis devenu un… rien du tout ! Et la dernière fois que je suis allé en Tunisie, il y avait le même bruit de la famille et puis surtout du même cousin qui a ri de moi lorsque j’étais petit et j’ai voulu savoir à quoi ça servait d’avoir beaucoup d’argent. Et puis ils m’ont dit : “quand vas-tu te stabiliser ? avoir un travail…”, “et puis là il faut vraiment que tu…”. Au Québec ou en Tunisie, partout, les amis, presque partout dans le monde : “oui, mais…”, “il faut que tu…”, “et la retraite…”, “et les assurances…”. Bien évidemment tout le monde s’est heurté à un mur de béton. Ils voudraient tellement que je vive la même vie qu’eux. Ils voudraient tellement que moi aussi j’aie un travail, une maison, des enfants et que je leur dise à mon tour “il faut que…”. Ça me dégoutait. Il valait mieux mourir de froid, de soif et de faim.

Le secret me permettait justement de faire semblant de mener une vie normale pour minimiser les pressions et les commentaires adverses. C’est la tactique de défense que développe tout enfant contre l’agression du monde extérieur qui veut nécessairement nier son génie et le remettre au rang pour qu’il soit comme les autres enfants. Ça fait longtemps que je planifie la levée progressive de ce secret, mais il reste que je n’arrive pas vraiment à vivre normalement dans une société où il n’y a que des adultes alors que moi je suis resté en réalité un enfant. Il faudrait que j’aille travailler, avoir une adresse, des papiers, des impôts, etc. Alors que de mon côté, très tôt, j’ai vu clairement les maladies des êtres humains, leurs souffrances et je veux essayer d’y trouver des solutions. Je refuse donc d’aller faire un travail complètement inutile dans mon cas, car je n’ai pas le temps de faire ça, et je suis trop occupé, et puis après 30 ans de “il faut que…”, “oui mais…”, je commence à être très légèrement fatigué. J’aimerais donc avoir une nouvelle vie.

Cette nouvelle vie c’est celle que j’ai toujours vécu. C’est ma vie tout simplement. Je n’ai toujours presque rien eu à faire que de m’occuper des problèmes des autres. Les gens ont tellement de problèmes que je ne peux pas juste les ignorer et aller devenir millionnaire dans la finance. Les gens ont des problèmes que je vois et que eux ne voient même pas. Le monde a des maladies que je vois et dont on ne parle même pas. Mais si tout ce que j’ai à dire dérange tellement les gens dans leurs habitudes et leurs tranquillité, alors que faire ? Est-ce qu’il faut que je parle ou est-ce qu’il faut que je me taise ?

J’ai bien évidemment décidé de parler, et j’ai l’intention de parler très longuement. C’est ça ma nouvelle vie. C’est tout simplement de développer mon oeuvre et l’offrir à ceux qui veulent s’en servir. Mais est-ce qu’on va vraiment me permettre de le faire ? Je n’en suis pas encore sûr et je prends encore des précautions. C’est pour ça que je ne veux plus du tout être dans ce monde tel qu’il est et tel que les adultes aujourd’hui le conçoivent. Je ne veux avoir ni argent ni pays. Je ne veux appartenir à aucun groupe social en particulier et je ne veux être assimilé à aucune culture, aucune majorité. Je n’ai l’ambition de devenir ni le président d’un pays, ni le président d’un club. Je veux tout simplement avoir la possibilité de vivre sans frontières, de me déplacer librement et de dire et d’écrire ce que j’ai envie de dire.

Mes amis et mes ennemis ont maintenant presque tous des enfants, et ce sont ces enfants pour qui j’aimerais consacrer le reste de ma vie. Tout ce que je fais, et tout ce que j’écris, ça sera pour eux. Car eux peut-être auraient la capacité et l’intelligence de comprendre à quoi ça sert d’avoir beaucoup d’argent, alors que l’enfant atteint le sommet de sa réalisation et de son bonheur lorsqu’il fabrique des mots-croisés, lorsqu’il invente des histoires et lorsqu’il pose et pense les questions les plus vraies et les plus magnifiques.

Pour tous les adultes, je vous dis que je vous aime bien sûr, et même les pires d’entre vous, mais je suis désolé, la majorité de ce que vous faîtes et de ce que vous dîtes ne m’intéresse vraiment pas, depuis très longtemps d’ailleurs. À part les exception bien sûrs. Elles sont très très rares. C’est une loterie.

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