Voici la question la plus dangereuse que les peuples arabes pourraient se poser à propos de la question palestinienne :

Pourquoi les arabes soutiennent-ils d’une façon si forte le peuple palestinien ? Pourquoi les arabes deviennent-ils si passionnés et si enflammés lorsque la Palestine est attaquée, colonisée, meurtrie ?

Voici, n’est-ce pas, une question qui étonne ! Une question qui semble tellement stupide, aussi absurde que de demander pourquoi les Arabes parlent-ils arabe ou pourquoi les Français parlent-ils français. La comparaison est bonne ; la cause palestinienne est justement comme la langue maternelle des arabes, elle est la cause par excellence pour les peuples arabes et bien d’autres peuples, car elle symbolise l’injustice la plus insultante, l’hégémonie occidentale et l’impérialisme le plus vulgaire. Israël tue les palestiniens et colonise leurs terres depuis des décennies, sans arrêt, et sous le regard passif ou complice de presque tout le monde, y compris les gouvernements arabes eux-mêmes qui ne font que prononcer quelques discours. Jamais on n’a pu faire condamner Israël pour sa transgression des traités et des lois internationales ni, pire encore, pour ses crimes de guerre commis à l’encontre du peuple palestinien devenu donc symbole de l’injustice universelle, de la résistance à une sale hégémonie mondiale. Ce n’est pas pour rien que le le drapeau palestinien, le foulard noir et blanc (le keffieh) sont devenus des emblèmes de résistance, comme le drapeau cubain et le portrait du Che (Guevara)…

Alors, me diriez-vous, pourquoi poser une question aussi stupide ? Comment remettre en cause une évidence aussi viscérale ? Être arabe c’est nécessairement être le frère des palestiniens. Oui effectivement. C’est d’ailleurs ce que tous les dirigeants arabes disent dans leurs discours : “le peuple frère”, ou “nos frères palestiniens”, “le sang de nos frères”, etc. Ce sang qui coule par la force démesurée de Tsahal, l’armée israélienne (qui, rappelons-le, est une puissance nucléaire), équipée et soutenue par les États-Unis d’Amérique (mais aussi par la France, l’Allemagne, l’Angleterre, etc.), ce sang est le symbole le plus fort de ce “choc des civilisations” : le Monde arabe contre l’Occident qui est devenu aussi parfois (à tort bien évidemment) les musulmans contre les juifs. Bref, être un arabe et ne pas se mettre du côté de la Palestine c’est tout simplement absurde.

Analysons plus loin. La colère du peuple arabe contre Israël, les manifestations, les accusations, les sentiments de révolte, etc. : d’où vient exactement tout cela ? Comment s’opère cette dynamique psychologique ? Est-ce un mouvement réfléchi ou plutôt une sorte de réflexe qui ne passe pas par la raison ?

Je me rappelle d’ailleurs quand j’ai participé pour la première fois de ma vie à des grosses manifestations en Tunisie ; j’étais à l’école primaire ou secondaire (les années 90-91) et c’était la guerre du Golf qui avait commencé. L’aviation américaine (avec les autres pays de la coalition) a commencé à bombarder Bagdad, et les tunisiens, comme presque tous les autres peuples arabes, nous étions dans les rues par dizaines de milliers pour dénoncer cette agression et démontrer notre soutien à la figure héroïque de Saddam Hussein, qui symbolisait encore une fois la résistance. Tous les enfants arabes, devenus les adultes d’aujourd’hui (jeunes et moins jeunes), ont grandi avec les images insupportables des bombes occidentales et ensuite israéliennes qui ont détruit l’Irak et la Palestine. Tous ont grandi avec cette colère et ce sentiment d’injustice qui fait que leur soutien aujourd’hui pour la Palestine n’est pas une option à laquelle on réfléchit ; c’est un soutien très fort, très passionnel, très identitaire, religieux aussi parfois. Bien sûr, le conflit est de taille ; et comme tout conflit, il est instrumentalisé par les uns et les autres : médias, gouvernements, groupes pétroliers, politiciens-religieux des deux bords, etc.

Remettre en question ce soutien aux palestiniens ne veut pas dire l’arrêter, mais ça veut dire le réfléchir, le penser. Un arabe qui se poserait la question “pourquoi je soutiens la Palestine” poserait en fait la question la plus dangereuse et il aurait d’ailleurs l’air suspect. Car une fois que cette question est posée, une fois que le soutien à la Palestine passe par la réflexion stratégique plutôt que par la pure passion héritée socialement dès la petite enfance, alors immédiatement, surgit une autre question encore plus dangereuse et plus redoutable : De quelle façon dois-je soutenir le peuple palestinien ? Que dois-je faire ? Concrètement !

Cette question beaucoup plus difficile, peu d’Arabes se la posent sérieusement. C’est comme leur poser la question de savoir comment protégeraient-ils leur mère ? La question ne nécessite pas de réflexion. Plusieurs arabes donneraient tout pour les palestiniens, leur vie et leur sang s’il le faut. On est ici dans le domaine du passionnel et non du réfléchi. Posez la question à un arabe de la rue, demandez-lui comment pense-t-il que ça sera possible de libérer la Palestine de l’emprise d’une des armées les plus puissantes du monde et la mieux équipée du monde ! Il n’aura aucune réponse sérieuse à vous donner : Ça sera toujours la lutte, la résistance, le sang des martyrs et puis l’image du caillou lancé sur un char d’assaut et la croyance en Dieu. On est ici dans l’image, dans les slogans, dans le passionnel. “Nous vaincrons” comme disaient les cubains. Même chose pour les palestiniens : ils sont perçus comme des héros, mais se font écraser et verrouiller comme le peuple cubain. Allez voir Cuba de l’intérieur ; il n’y a que des murs qui tiennent à peine debout et où il est écrit partout “Nous vaincrons”. Même la fierté, ils sont en train de la perdre. Même chose pour les palestiniens et en particulier les gazaouis, il n’y a que ceux qu’on montre à la TV (en particulier Al Jazeera, Qatar) qui parlent de lutter et de continuer la lutte. Les autres, ceux qu’on ne voit pas, sont des gens qui en ont marre de vivre dans les décombres, de voir leurs familles se faire tuer, de mener une véritable vie de chiens ; de quoi peuvent-ils être fiers, dîtes-moi ? Mais ceux-là, leur image n’est pas bonne à vendre, alors on préfère nous montrer le courage, l’héroïsme, la lutte, la résistance. Le conflit est instrumentalisé par les médias, les gouvernements, les trafiquants d’armes et de pétrole bien évidemment.

Deux autres points importants : Je prends l’exemple de la Tunisie parce que c’est le pays arabe que je connais le plus. En Tunisie, dîtes-moi, combien de tunisiens ont-t-il vraiment rien qu’une seule fois dans sa vie rencontré un palestinien ? Combien de tunisiens ont-t-il vraiment connu et discuté rien qu’une fois avec un palestinien ? Je ne sais pas ; moi je n’en connais aucun en Tunisie et je ne connais aucun tunisien qui en connaît. Je n’ai aucune statistique, mais je crois qu’il y aurait même plus de juifs qui vivent en Tunisie que des palestiniens ; et plus de palestiniens à Montréal qu’en Tunisie. Autre question : Combien de tunisiens sont-ils déjà allés en Palestine ? Encore une fois, je ne sais pas. Moi je ne suis jamais allé. Je connais un très grand nombre de tunisiens qui sont allés en Europe, en Amérique du Nord, mais je n’en connais aucun qui est allé en Palestine ou peut-être un ou deux ; je n’ai pas vérifié. Ça en dit long ! Le rapport des tunisiens (et vous pouvez extrapoler pour d’autres pays arabes) avec les palestiniens est un rapport virtuel ! On ne les connaît que via ce qui nous est véhiculé sur un écran d’ordinateur ou de TV. C’est quand même incroyable non ?

Deuxième point. Quand j’étais plus jeune et que je vivais en Tunisie, la manifestation contre la Guerre du Golf, c’était comme l’extase totale. C’était les seules fois que nous, les tunisiens, pouvions sortir dans la rue, en étant plusieurs milliers, et en scandant des slogans. C’était impressionnant. Dans tous les pays arabes, il n’y avait en gros que deux occasions de manifester : pour la Palestine ou une agression américaine quelque part dans le monde arabe, ou sinon après une grande victoire dans un match de foot (soccer pour les québécois). En dehors de ces deux opportunités là, manifester pouvait mener à des séances de torture en prison. Tous les pays vivaient, et vivent encore, sous des régimes de terreur (à l’exception de la Tunisie après la révolution de 2011). Je peux vous dire qu’à ce moment là, avoir la chance de manifester son soutien aux palestiniens sous le regard bienveillant de la police même, c’était comme un cadeau pour extérioriser sa frustration, pour se laisser aller, pour se sentir citoyen. Il était par contre hors de question d’oser même penser à manifester pour d’autres choses ni d’autres causes.

Poussons l’analyse un petit peu plus loin. Cette question palestinienne serait-elle un piège ? La Palestine, pour les Tunisiens par exemple, serait-elle un détournement d’attention comme les autres choses que les gouvernements aiment bien “encourager” subtilement comme les matchs de foot, les cafés, les jeux de carte et la chicha, les bars, les mosquées et les prostituées pour que chacun y trouve son compte et soit satisfait ? Je pose la question : le conflit palestinien a-t-il été instrumentalisé par les médias et les dictateurs arabes pour permettre aux peuples de se défouler, d’extérioriser leur colère, leur mécontentement, leur indignation ?

Car, suivez-bien mon raisonnement, comment sinon expliquer que les peuples arabes n’ont presque jamais manifesté contre leurs dictateurs ? Comment expliquer qu’ils sortent tous dans les rues avec une colère si intense pour dénoncer la colonisation d’un territoire qu’ils n’ont jamais connu et jamais vu, alors que leurs propres terres, qu’ils voient et qu’ils touchent avec leurs pieds et leurs mains quand ils prient, comment se fait-il qu’ils n’ont jamais osé dire, ni même penser, qu’ils veulent libérer ces terres ? Comment expliquer que avec tant d’injustices commises par tous les dictateurs arabes, jamais on n’a osé manifester pour se libérer ? Pourtant, les dictatures arabes sont peut-être pires que l’état d’Israël ! La liberté y est complètement interdite, les richesses se font piller, les opposants se font mettre en prison, la torture y est institutionnalisée. Comment peut-on expliquer que les arabes, depuis des décennies, dénoncent l’occupation barbare et humiliante de terres étrangères, sans se préoccuper du fait que leurs propres terres sont colonisées par des dictateurs qui jouent le jeu des israéliens et qui font exactement partie de ceux qui jouent le jeu politique et militaire d’Israël ? N’est-ce pas bizarre ? Est-il normal par exemple, que sachant que le véritable Islam est une religion qui a libéré la femme, le pays qui symbolise les terres même de l’Islam, et où des millions d’arabes vont faire un pèlerinage chaque année, est-il normal que dans ce pays là, l’Arabie Saoudite, la femme est traitée comme un objet, sans que aucune société arabe ne pense d’organiser une manifestation pour libérer les terres saintes de l’Islam de l’occupant qui achète des armes des États-Unis, qui leur vend du pétrole et qui soutient d’une façon très claire le massacre qu’Israël commet contre le peuple de Gaza ?!! Les pays du Golf sont quand même remplis de bases militaires américaines ; ce n’est un secret pour personne !

Vous comprenez alors pourquoi j’ai commencé cet article par dire que la question “Pourquoi les arabes soutiennent-ils d’une façon si forte le peuple palestinien ?” est une question très dangereuse : Ce n’est pas du tout que je veux remettre en cause ce soutien, qui est très légitime, mais c’est plutôt pour montrer que le fait de se poser cette question mène petit à petit à la véritable volonté de soutien, qui cherche de véritables solutions. Et ce processus réflexif devient très dangereux parce que quiconque le fait dans le monde arabe, se rendra rapidement compte qu’il ne peut absolument rien faire pour le peuple palestinien avant de se libérer lui-même. N’importe quel arabe de la rue, quelque soit son éducation et son intelligence, dès qu’il transpose la question palestinienne du côté du raisonnement adulte et non de la passion de l’enfance, verra rapidement qu’un prisonnier ne peut libérer un autre prisonnier que s’il se libère lui-même avant. Vous comprenez donc que cette façon de voir les choses serait extrêmement dangereuse pour les dictateurs arabes, pour les monarchies du Golf, pour Israël elle-même ainsi que ses alliés internationaux. C’est pour cela qu’on a toujours tâché de laisser la rue arabe exprimer sa colère et son soutien aux palestiniens mais on leur a strictement interdit d’exprimer leur colère par rapport à leur propre sort. On a réussi à porter leur regard bien au-delà de leur propre condition, de façon à ce qu’ils sont très bien capables de voir et de s’indigner pour ce qui se passe en Palestine (et ils ont raison de s’indigner), mais ne sont plus aptes à voir qu’ils vivent eux-mêmes derrière des barreaux, bien construits et forgés par des pseudo-israéliens : Ben Ali, Kadhafi, Moubarak, Sissi (le nouveau Moubarak), les rois, etc. Et pire encore, il y a parmi les pays arabes ceux qui sont tellement fortunés : les pays gaziers et pétroliers du Golfe, la Libye, l’Algérie… Et ils sont tous sous des dictatures militaires ou des monarchies ; et quand on dit militaires ou monarchies, on dit souvent des dictatures qui font des affaires avec les américains et les israéliens : pétrole, armement, renseignement, finances, sécurité…

Cette mentalité est tellement dure à changer. Je parle de ce regard des arabes portés vers Israël plutôt que sur eux-mêmes en premier. J’ai fait tellement de tests sur Facebook comme en privé, en discutant avec des islamistes comme avec des laïques, avec des gens qui ont une grande scolarité comme des gens qui en ont moins, en utilisant la persuasion logique comme la provocation psychologique : À chaque fois que je leur dis qu’il faut se libérer en premier avant de vouloir libérer les autres, il faut s’attaquer aux dictatures en premier, il faut parler de l’Arabie Saoudite et des autres monarchies pétrolières (car ce sont elles qui ont les moyens financiers, politiques et militaires), à chaque fois que je leur parle de ce sujet, c’est comme si leur parlais d’un sujet qui ne les intéresse pas du tout ! À chaque fois que j’essaye de parler sérieusement de véritables actions contre l’Arabie Saoudite on m’a regardé comme un attardé. Bien sûr on a été élevé et conditionné à manifester pour la libération de la Palestine ; c’est une véritable manipulation, une très grave manipulation utilisée par ceux-là même qui cautionnent la colonisation sauvage des terres de Cisjordanie. Car ceux-là même qui ont permis aux arabes d’exprimer leur colère anti-israélienne et anti-américaine, leur ont strictement interdit d’oser faire quoi que ce soit de concret pour libérer les palestiniens dans les faits. C’est cette stratégie et cette manipulation extrêmement rusée qui permet maintenant, comme toujours, à Israël de massacrer littéralement les palestiniens sous le regard indifférent, complice ou stupéfait de tout le monde. S’il y a 50 ans les arabes avaient refusé que leurs terres (en particulier les pays du Golfe) deviennent des provinces américano-israéliennes, alors ce qu’on voit aujourd’hui ne se serait jamais produit. Simaintenant, les arabes ne commencent pas à penser de façon urgente la libération de la Mecque, en tant que ville et en tant que symbole, alors dans 50 ans Gaza sera ou bien complètement israélienne (elle n’existera plus) ou bien sous les bombes. Les enfants qui y ont survécu aujourd’hui mettront au monde d’autres enfants qu’ils verront de leur propres yeux se faire déchiqueter en morceaux et les arabes sortiront encore dans les rues pour manifester et pour encourager ceux qui croient en finir avec un monstre militaire en lui lançant quelques roquettes et quelques pierres.

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