Un événement politique historique se déroule en Tunisie, au cœur du bassin méditerranéen. Pour la première fois de l’histoire des pays arabes, un peuple élit démocratiquement son prochain président qui n’aura pas entre 90 et 99 % des voies. La course entre les deux candidats du deuxième tour a été, pour le moins qu’on puisse dire, assez féroce. Entre Moncef Marzouki, président sortant, et Beji Caid Essebsi, quelque soit le gagnant, il gagnera avec le score d’un vote démocratique et libre. La Tunisie de toute manière aura marqué son empreinte dans l’histoire. Car sur le long terme, après la Tunisie, la démocratisation des pays arabes ne pourra qu’être contagieuse.

Le miracle tunisien est d’avoir réussi à contenir les différences idéologiques sur le terrain de la guerre des mots qui est le propre de la politique. Même si les mots ont souvent été chargés d’insultes, la Tunisie n’a pas sombré dans la guerre armée, à l’exception d’une très malheureuse montée d’un extrémisme religieux violent.

Le terrorisme et le péril économique ont été le prix à payer pour un accès à la liberté politique, autrefois totalement bannie. Il y a quelques années en Tunisie, presque personne n’osait dire quoi que ce soit de négatif sur Ben Ali sur Facebook par exemple. Aujourd’hui, les médias sociaux et les médias traditionnels sont pleins de critiques, sinon carrément d’insultes et de mensonges parfois. La Tunisie est entrée dans l’ère démocratique par la grande porte, au point de souffrir déjà de tous les défauts des grandes démocraties du monde : le trafic d’influence, l’instrumentalisation des médias par les puissances financières et journalistiques, le bas taux de participation au vote surtout chez les jeunes, l’internationalisation du terrorisme, les crises économiques, et puis comme dans toute démocratie, la complexité des négociations politiques et l’opportunisme politique tous azimuts. Tous ces symptômes sont en réalité très bons, car cela prouve que la Tunisie est bel et bien devenu le premier pays démocratique arabe et loin devant tous les autres.

C’est maintenant que commencent en Tunisie en arrière-plan des révolutions sous-jacentes dans les milieux de l’art, de l’islam, de la sexualité. Pour tous les autres pays arabes, la Tunisie est en ce moment observée comme le laboratoire politique le plus important au monde. La démocratie réussira-t-elle là, alors qu’elle a échoué partout ailleurs ? Pour ne nommer que les pays les plus importants : Au Maroc, c’est le roi qui détient le pouvoir suprême. En Algérie, les dernières vraies élections se sont soldées par une guerre civile traumatisante. En Libye, c’est une guerre civile imminente. En Égypte, l’armée a repris le pouvoir d’une main très ferme sous les applaudissements des démocraties occidentales. En Arabie Saoudite, la femme n’a même pas le droit de conduire encore. En Irak c’est la guerre. En Syrie c’est une guerre civile impliquant plusieurs puissances étrangères comme les États-Unis, la Russie, l’Iran.
Il n’y a qu’en Tunisie où le peuple a pris en charge la désignation de son propre gouvernement. Cette tâche démocratique est si nouvelle dans le monde arabe, elle est ressentie de l’intérieur comme si ardue qu’elle pèse sur le peuple tunisien et le divise même en 3 groupes comme les pointes d’un triangle. Le premier groupe de tunisiens voteront pour le favori Caid Essebsi, 88 ans, ancien proche de Bourguiba, homme politique de grande expérience. Le deuxième groupe votera pour Marzouki, opposant historique à Ben Ali et longtemps défenseur des droits de l’homme. Et puis il y a aussi ceux qui n’iront pas voter, parce qu’ils ne croient pas à la démocratie, ou pour la simple raison qu’ils ont d’autres soucis et d’autres priorités tellement les disputes politiques les ont démotivés.

Le fossé entre ces 3 groupes, et en particulier les deux premiers, est important. L’électorat de Marzouki et celui de Caid Essebsi se rejettent mutuellement et se retrouvent pour la première fois obligés de jouer le jeu de la démocratie. Le peuple tunisien se regarde dans le miroir et découvre jusqu’à quel point il ne se connaissait pas lui-même, il ne se comprend pas lui-même. À travers le peuple de Tunisie, tous les autres peuples arabes regardent cette image pour essayer d’anticiper leur futur. Et ce futur aura des influences significatives sur les plus gros rapports mondiaux.

Le Clan de Caid Essebsi est accusé de représenter le retour vers le système de l’avant-révolution. Celui de Marzouki est accusé de supporter les islamistes et même les plus radicaux d’entre eux. Qui remportera les élections ? Ce n’est pas si important au bout du compte. Les pouvoirs du président de la république sont très limités selon la nouvelle constitution. Quelque soit la situation, le parti islamiste occupe la place du deuxième parti le plus représenté au parlement. Quelque soit le résultat, l’islamisme fera encore partie du paysage politique tunisien. Les laïques, à défaut de pouvoir unifier leurs troupes, ne pourront pas vraiment gouverner seuls. Pour les islamistes, c’est l’heure de grandes remises en question internes. La dynamique tunisienne représente maintenant l’espoir pour des millions d’autres personnes. Regardons-là ensemble. On ne sait pas encore si ça sera un cactus ou une fleur, mais dans tous les cas, la Tunisie est maintenant la plante qui pousse au milieu d’un grand désert.

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