Je vous l’avais déjà dit : quand j’étais petit, j’étais extrêmement curieux et je faisais ce que les adultes appellent de la recherche scientifique. Il n’y a pas un domaine en particulier qui m’intéressait plus qu’un autre. Je m’intéressais à tout et sans exception. D’ailleurs je ne pensais même pas qu’il y avait, dans toutes les choses qu’on pouvait étudier et connaître, différents domaines et spécialités. Ce n’est que plus tard qu’on m’a appris ça à l’école, et bien évidemment je n’ai jamais cru à cette histoire. Oui, quand j’étais enfant, j’étais très très intelligent et très loin d’être naïf comme les grands. Je savais que tout ce que les adultes me disaient, il fallait le prendre avec beaucoup de précaution, pour ne pas dire avec le maximum de doute et de prudence possible. Laissez-moi vous raconter comment tout cela est arrivé.

Parmi les recherches que je faisais quand j’étais petit et encore très curieux et intelligent, je me demandais toujours pourquoi j’avais mal quand je tombais, quand je me brûlais ou quand mon père me frappait par exemple. Je trouvais cette sensation très désagréable, et entre vous et moi je pensais qu’il y avait sûrement un moyen de régler ce problème et de s’en débarrasser. Voyez-vous, j’avais déjà entendu parler de potions magiques, de personnages de films et de toutes sortes de possibilités qui pourraient me mener à ne plus sentir de douleur. Bien avant cela, je me demandais même si je n’étais pas malade, car je n’étais pas sûr si les autres pouvaient sentir la douleur ou non. Et puis vu que j’ai assez vite observé plusieurs personnes exprimant une certaine souffrance, j’ai bien compris que j’étais très normal. Et en plus, vu que ma mère était médecin et qu’elle ne me disait pas que j’étais malade lorsque je ressentais une douleur due à un choc physique, alors j’étais assez certain que j’étais normal, et que la douleur était le lot des humains en général. Même mon frère qui riait souvent quand je le frappais, dès que je le frappais plus fort, il avait l’air d’avoir mal lui aussi !

Bien évidemment, lorsque j’étais enfant, je n’abandonnais jamais mes recherches, et je ne me satisfaisais jamais des résultats observés. J’étais comme la plupart des enfants un chercheur ingénieux et infatigable. Je savais que si je voulais trouver le remède magique pour me débarrasser de cette chose tant horrible qu’est la douleur, il fallait que je continue mes investigations.

Un jour d’été, pendant que ma mère préparait à manger, mon frère et moi étions par terre et il y avait quelques mouches qui volaient ici et là. Nous faisions souvent des compétitions pour les attraper vivantes en les piégeant dans nos mains refermées. Cela demandait tout de même de la patience, de la ruse et de la rapidité. Car ces mouches n’étaient pas dupes. Dès qu’elles voyaient que nos mains commençaient à se rapprocher, elles se sauvaient très rapidement. Quand j’étais petit tous les animaux et les insectes me fascinaient. Je les observais très régulièrement et je voulais toujours savoir ce qu’ils pensaient et ce qu’ils ressentaient.

Avec mon frère, il était devenu assez facile pour nous d’attraper des mouches vivantes. J’ai donc eu la brillante idée d’arracher à une mouche une aile et d’observer ce qui se passait par la suite. Étant donné que mon frère, comme tous les enfants, imitait comme un singe ce que je faisais, alors il arrachait lui aussi les ailes des mouches, et de cette façon je pouvais observer sur un échantillon assez important ce qui se passait. C’était extrêmement stupéfiant de voir que les mouches qui avait seulement une aile continuaient quand même à voler, mais d’une façon, comment dire… d’une drôle de façon. D’ailleurs mon frère en riait ; ça prouvait bien que c’était drôle. J’ai l’impression qu’il était plus axé sur le rire que sur la science. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi est-ce drôle d’arracher une aile à une mouche et de voir ensuite qu’elle vole d’une façon extrêmement, comment dire… fortement diminuée, aléatoire… Et puis je riais avec lui car j’étais naturellement moi aussi un singe.

Nous avons donc ensuite pris un échantillon considérable de mouches et on leur a arraché les deux ailes cette fois-ci. Ce qui me semblait extrêmement étonnant, c’est que les mouches ne montraient aucun signe de douleur et elles continuaient à marcher tout simplement comme si de rien n’était. Je ne comprenais absolument rien et j’étais très confus. C’était comme si tu prenais un être humain, tu lui arraches les deux mains, et puis il continuerait à marcher tout simplement comme s’il n’avait rien ressenti, comme si rien n’avait changé dans sa vie à l’exception de ne plus avoir de mains. C’était vraiment quelque chose d’impossible ! Et je continuais à observer ces mouches sans ailes assez longtemps pour réaliser qu’elle se comportaient de la façon la plus normale qui puisse être. Elles continuaient à marcher, elles manipulaient même la nourriture et les petits objets avec leurs petites pattes comme si rien n’avait changé. La seule chose qu’elles ne faisaient plus c’était de voler.

Est-ce qu’elles ont eu mal ? Très difficile à dire. Elles ne manifestaient aucun signe de douleur. Mais quels signes de douleur pouvaient-elle manifester ? Les mouches n’avaient pas l’air de pouvoir crier, ni de pleurer. C’était devenu pour moi vraiment un très gros problème. Qui ressent de la douleur et qui ne ressent pas ? Les humains, les animaux, les mouches, les abeilles… Je trouvais que je ne comprenais vraiment rien à tout ça et il fallait que je trouve une réponse. Mon frère n’avait l’air de s’intéresser qu’aux choses drôles ; ma mère n’avait l’air de s’intéresser qu’au corps humain, aux bactéries, aux virus, aux vitamines et à toutes ces choses qu’on ne voit jamais et qui sont impossibles à comprendre. Je suis donc reparti à mon bureau comme d’habitude.

Comme plusieurs enfants, j’adorais tous les animaux et j’en avais déjà vu et observé plusieurs : des chats, des chiens, des moutons, des ânes, des poules, des papillons, des fourmis, des lézards… Et je me rappelais très bien comment mon cousin frappait l’âne avec une branche d’olivier et ce dernier semblait bien réagir à ce stimulus, et il avait probablement mal. Comment ça se fait que la mouche ne réagissait pas ? Quand j’étais enfant, je savais qu’on pouvait apprendre beaucoup de choses dans les livres. Je me disais qu’il y avait sûrement des livres qui traitaient de ce sujet qui me semblait très important et complexe. Et puis, j’avais beaucoup de chance, car il y avait chez nous beaucoup de livres. J’ai donc regardé toutes les bibliothèques de chez nous, je regardais les titres de tous les livres un par un pour voir s’il y en avait un qui parlait des sentiments des animaux. J’étais finalement assez stupéfait et découragé par l’extrême manque de culture de mes parents. Il y avait tellement de livres sur la médecine, l’homéopathie, la phytothérapie, l’anatomie humaine, tellement de livres de philosophie, de politique, d’économie, d’histoire, des atlas, des cartes de la terre, de la lune, du ciel et des étoiles… Tout ça et rien qui traitait du sujet qui me semblait le plus important : pourquoi nous ressentons la douleur ? Comment faire pour ne plus la ressentir et quels animaux devons-nous imiter pour y arriver ? Rien du tout. Et tous ces philosophes que lisait mon père ne s’intéressaient qu’à des choses souvent farfelues et inutiles. Il fallait que je me débrouille tout seul.

Quand j’étais enfant, je ne m’intéressais qu’aux choses les plus importantes et les plus intéressantes. Il y avait un animal que j’avais déjà longuement observé et qui me fascinait complètement. Il s’agit de la fourmi. Les fourmis font des choses incroyables. Elles se suivent souvent et vivent en groupes. Elles me semblaient extrêmement organisées et douées d’une intelligence de loin supérieure à celle des mouches et des adultes. Elles étaient tout le temps en train de faire des choses incroyables et des fois elles transportaient même des grandes choses à plusieurs. Je voyais bien que les fourmis étaient comme moi très très curieuses et très intelligentes. Il me restait à savoir si elles ressentaient la douleur.

Là, il fallait que je fasse une expérience. Cette fois-ci j’avais laissé mon frère à l’écart car il n’était surtout plus le temps de rire. Ce que j’allais faire était assez sérieux, voire même assez dangereux. Il y a certaines expériences qu’il vaut mieux entreprendre dans le secret absolu. C’était là-bas sur les escaliers du jardin qu’il y avait pas mal de fourmis qui faisaient des va-et-vient et qui s’affairaient à vivre leur vie. J’ai pris discrètement les allumettes de mon père et j’y suis allé.

Déjà, dès les premières fourmis que j’ai brûlées, je voyais très bien que leurs corps se pliaient en deux dès que la chaleur les envahissait. Elles semblaient exactement comme un humain qui se plie en deux lorsqu’il éprouve tellement de douleur au ventre ou quelque chose du genre. Celles qui sentaient la flamme assez proche, se sauvaient vers tous les côtés, mais celles qui ne pouvaient plus se sauver se pliaient en deux et avaient l’air de souffrir terriblement avant de devenir carbonisées. Je ressentais vraiment que les fourmis criaient de douleur mais je n’entendais aucun cri. La situation était vraiment très délicate, jusqu’au moment où elle allait devenir encore plus délicate que ce que je pensais.

Accroupi sur les escaliers, l’allumette à la main, les fourmis devant moi, c’est là, exactement là que mon père rentrait à la maison. Il me regarde. Je le regarde. Il me regarde encore. Je me regarde. “Qu’est-ce que tu fais ?”, me dit-il. “Euh…” Il enchaîne de suite : “Tu aimerais que quelqu’un te prenne comme ça et qu’il mette le feu dans ton corps ? Tu te prends pour Dieu ou quoi ?” Et il est parti.

Cette nuit là, je n’ai presque pas dormi. Je tremblais de peur. Toute ma curiosité et toutes mes recherches m’ont amené à faire des choses tellement terribles et tellement ignobles. Et je me rappelais très bien comment la maîtresse à l’école nous décrivait comment Dieu punissait les gens qui font du mal. Il les brûlait en enfer, et puis il leur donnait une peau neuve pour les brûler de nouveau. Mon père avait tellement raison. Comment ai-je pu faire une chose pareille ? Ça y est j’étais perdu. Dans mon lit, au milieu de la nuit, je voyais et j’entendais les fourmis qui criaient de douleur et qui se pliaient en deux et qui mourraient. Je revoyais le bruit du frottement de l’allumette et puis la flamme qui les tuait. Je voyais devant moi les flammes de l’enfer et une allumette tellement grande, tellement grande que lorsque je courais pour m’évader, je ressentais sa chaleur me brûler comme une fourmi. C’était le sort qui m’attendait.

Heureusement que je me suis rappelé que la maîtresse à l’école nous avait dit qu’il y avait des versets du Coran à réciter avant de dormir pour ne pas faire des cauchemars, pour éloigner le diable et pour se faire pardonner. J’ai commencé à réciter, et je récitais, et je tremblais de peur.

Le lendemain, je ne dis surtout rien à personne. Je continue d’observer les hommes et les animaux et je ne voulais surtout plus faire d’expériences. Mon dossier était déjà assez noir et il fallait mettre un terme à tout ça. Le soir, pendant le dîner, j’espérais surtout que mon père ne parle pas de ce qu’il a vu. Tout s’est bien passé. Quelques instants plus tard, j’allais assister à une scène incroyable. Quelque chose allait changer toute ma vie.

Ma mère était encore dans la cuisine et mon père était dans le salon, comme la plupart des adultes, absorbé par les informations à la télé. Moi je venais d’entrer dans le salon et je me suis assis sur un petit divan à côté de la porte. C’est là que l’inimaginable allait se produire. Je me demande même si vous allez le croire si je vous le dis. Comme l’éclair, sa grosse main se lève très haut et s’écrase brusquement sur la petite table en face de lui. Et moi mes yeux étaient sortis de leurs orbites comme un télescope. Le moustique était là aplati, le museau en avant, les yeux écrasés. Et d’un petit geste avec le pouce et le majeur, mon père a tout simplement envoyé le cadavre de sa victime tournoyant dans les airs, jusqu’à ce qu’il tombe par terre comme si de rien n’était. Il a ensuite fièrement essuyé le peu de sang et de chair qu’il avait sur sa main, et a tiré une bonne bouffée de sa cigarette. Je suis discrètement et rapidement parti vers mon bureau.

Et comme j’étais content ! Et comme je me sentais heureux et léger ! Enfin j’avais découvert que mon père était un salopard et que tout ce qu’il racontait ce n’était que des saloperies. Et c’est justement grâce à lui que j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai immédiatement entrepris une expérience encore plus dangereuse.

Cela bien évidemment il ne faut le dire à personne et surtout pas aux adultes. Le soir même dans mon lit je répétais dans mon coeur : “ma maîtresse d’école est une salope et tout ce qu’elle raconte ce sont des saloperies”. Et puis j’attendais pour voir si quelque chose allait m’arriver. Rien du tout. Mon coeur battait très fort ; de peur et de joie. Je répétais encore : “ma maîtresse est une salope et tout ce qu’elle raconte ce sont des saloperies”. Et puis j’ai dormi heureux comme un diable et j’ai rêvé que je volais et que je veillais sur toute la ville.

Le lendemain, je me lève, je me touche le corps et le visage. Rien ne s’est passé. J’étais encore là. Je pars immédiatement me regarder dans le miroir. Je souris. Mon image sourit aussi. Et je n’ai plus jamais cru quelque chose que les adultes m’ont racontée, ni à l’école, ni dans la rue. Et puis à chaque fois que mon père ou d’autres adultes me donnaient un conseil, je faisais très souvent l’inverse pour maximiser mes chances d’être heureux.

Plusieurs années plus tard, je regrette bien évidemment d’avoir dit ça de ma maîtresse d’école. Mais de toute façon je ne l’ai dit à personne. Je n’ai toujours pas réussi à savoir si les fourmis ont mal, et puis, tel père tel fils, je suis devenu moi aussi un salopard. Vous le voyez bien : c’est écrit. Ce n’est pas la peine de s’en cacher.

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