Cet homme est comme tous les hommes dans le sens qu’il a porté en lui les paradoxes les plus intenses et les plus profonds. L’être humain rêve d’un monde qui n’est pas le monde dans lequel il participe. Il a une conscience universelle dans un corps faible et limité. Il veut conformer ses actes à sa parole et à sa pensée mais cela produit l’effet inverse de celui désiré.

Fidel Castro est avant toute autre considération un homme qui a été témoin et qui nous a fait témoins des contradictions les plus flagrantes de la psyché humaine. Cet homme tant épris de justice, d’amour et de vérité a vu comment il pouvait aussi sombrer dans l’injustice, la haine et le mensonge. Castro demeurera à jamais un prototype de l’homme, mais pas de n’importe quel homme ; un prototype du vieil homme qui est doué d’une volonté et d’un entêtement d’acier. Castro a tellement lutté pour ne pas mourir trop jeune qu’il a fini par mourir trop vieux. Il a tellement lutté pour sa liberté et celle de tous les peuples de la terre qu’il a fini par s’emprisonner lui-même avec les autres. Il a combattu l’esclavage, l’ignorance, la servitude et la pauvreté, et puis il les a recréés de nouveau. Ce n’était pas du tout ce qu’il voulait faire, mais c’est ce qui est arrivé.

Fidel Castro est un héros qui n’a pas eu la témérité de Ernesto Guevara. Ce dernier a eu la “chance” de mourir assez jeune. El Che est resté dans la lignée des grands hommes de l’Amérique Latine ; comme José Martí, il a lu, il a écrit, il a fait la guerre et puis il est mort tout de suite. Castro a tout réussi, sauf qu’il n’est pas mort assez vite ; c’est cela qui le conduira à l’échec. Il lui a fallu vivre plus que le double de ce que son ami Guevara a vécu. Cela a eu pour lui des conséquences tragiques. Castro représente la montagne politique la plus haute, la plus dure et la plus solide. Lorsque la terre entière a tremblé, lorsque toutes les montagnes sont tombées, lorsque le mur de Berlin s’est effondré, lorsque l’Union soviétique s’est disloquée, la montagne cubaine a dit “non”. La montagne cubaine a dit que l’homme véritable et révolutionnaire est un homme qui a un honneur et une dignité à défendre. Devant l’impérialisme le plus sauvage et la puissance militaire la plus aveugle, un homme s’est dressé très haut vers le ciel et sa voix a résonné comme le tonnerre sur la planète entière : “Hasta la victoria siempre”.

Et puis, ce qu’on appelle le mal a continué à déferler sur la terre. Pendant que les Américains, les Anglais, les Français, etc. ont accéléré leurs ventes d’armes ainsi que le massacre de gens sur tous les continents dans le but de promouvoir ce qu’ils appellent la liberté et la démocratie, Castro a fortifié son île pour rester à l’abri de cette folie de l’humanité. C’est justement cette folie qu’il voulait fuir qu’il a retrouvé au plus profond de lui-même. Pour sauver le monde Castro a dû torturer et exécuter des Cubains. Pour libérer les hommes il a dû les emprisonner. Castro a voulu nourrir les pauvres, et tout d’un coup ces pauvres ont eu faim.

Une chose est sure : Castro est un des plus grands résistants de l’histoire. Il a résisté tellement longtemps qu’il a oublié de résister à sa propre personne. C’est le révolutionnaire qui a oublié que la révolution ne peut pas et ne doit pas s’arrêter. Castro a tellement réfléchi à tous ces problèmes qu’il n’a pas eu le temps de penser à la prochaine révolution nécessaire. Il a été tellement aimé, tellement détesté, tellement trahi et traqué qu’il ne pouvait plus penser au futur comme lorsqu’il avait la vingtaine et qu’il avait rencontré El Che. Le futur commençait à paraître sombre et sans issu. Longtemps, Castro essayait de raviver la gloire du passé, en vain ; le temps passait et de nouvelles générations voyaient le jour.

Cuba n’est pas un pays qui a envoyé son armée pour coloniser des terres et tuer des innocents. C’est un pays qui a tout simplement emprisonné ses propres habitants. Les États-Unis ce n’est pas un pays qui a emprisonné ses propres habitants. C’est un pays qui leur a tout simplement menti, les a trahis et utilisés pour tuer des hommes et des femmes sur tous les continents de planète. Bien sûr, c’est toujours au nom de la liberté et de la justice qu’on commet les crimes de guerre. C’est sûrement pour de nobles motifs que les agents américains traquaient Ernesto Guevara pour l’éliminer de la face de la terre.

Ce matin là, en buvant mon café, j’ai commencé par lire un email qu’une amie cubaine m’a envoyé de La Havane la veille. Elle me disait qu’elle voulait laisser son bébé chez sa mère à La Havane et partir rejoindre son père et son frère à Miami. Rien de spécial. Et puis comme d’habitude je me suis tourné vers les titres des journaux : “Castro est mort” disaient-ils. Je ne me sentais pas étonné. La mort du Che m’étonne plus que celle de Fidel. Et puis les images de La Havane ont commencé à vibrer en moi. Les mères qui cherchent à manger pour leurs enfants. Les musiciens qui jouent du jazz au bord de l’océan. Les vieux qui fument leurs cigares et parlent du temps perdu. Les jeunes qui boivent du rhum sur les trottoirs la ville. Les policiers qui se partagent l’argent des prostituées. Les professeurs d’université qui rêvent de travailler dans un hôtel. Les musiciens qui s’affairent à enregistrer un album. Les gens qui attendent dans des files, partout, qui attendent patiemment que quelque chose se passe. Et d’autres qui dansent tous les soirs sans arrêt. Cuba est à l’image de son père : c’est le pays de tous les paradoxes.

Plusieurs Cubains pleurent ce père qui est parti. Plusieurs autres Cubains attendent avec impatience que le frère du père parte aussi. Certains sont dans l’attente, d’autres sont dans l’impatience. Pour la majorité, c’est Che Guevara qui est leur père affectueux et spirituel. Castro n’est que le père qu’ils respectent, qui leur fait peur ou qu’ils détestent, ou les trois à fois. Plusieurs Cubains ont peur de l’avenir, car il leur semble complètement inconnu. C’est un peuple extrêmement unis par les valeurs de la résistance, la lutte, la musique, la danse et l’amour. C’est aussi un peuple extrêmement divisé par la corruption, l’argent et l’absurdité quotidienne de leurs vies. C’est un énorme volcan qui dort. Il peut dormir dans le mouvement de la musique et de la danse, et il peut aussi se réveiller dans la souffrance, la guerre civile et la vengeance.

De l’autre côté de la mer, il y a des Américains qui attendent comme des loups affamés. Ils ne croient pas que les Cubains peuvent leur apprendre l’art d’être heureux, l’art d’être un résistant et un révolutionnaire. Non, ils croient plutôt qu’ils vont aller montrer aux Cubains comment avoir une démocratie et comment être libres. Libres de quoi ? Libres de produire et de consommer démesurément et sans penser ? Libres d’envahir toute la planète avec leurs mégas-multinationales, leurs armes et leurs pilules ?

Un homme est mort peut-être. Mais les questions qu’il pose demeurent toujours aussi présentes et plus présentes que jamais : Qu’est-ce que cela veut dire d’être un humain ? Quel est notre projet spirituel et politique ? Que voulons-nous faire ? Comment voulons-nous vivre ? Sommes-nous libres ? Voulons-nous être libres ? Quelle liberté voulons-nous ? Qui sont les révolutionnaires de demain ? Où sont-ils ?

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