Nadim M.

Doktor K.

9/10. Travail et bonheur

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Temps de lecture : 10 min.

Certaines personnes sont satisfaites de leur travail, d’autres non. Il est difficile de mesurer dans quelle mesure les gens sont heureux ou malheureux. Mais il y a une question très simple qui mérite d’être posée aux travailleurs du monde entier : Si vous gagnez une très grosse somme d’argent à la loterie, continuerez-vous à faire votre travail ?
Eh bien, sans faire de statistiques sérieuses à ce sujet, l’extrême majorité des gens diraient qu’ils vont quitter leur emploi, parfois le jour même ! Nous pouvons considérer ces gens comme malheureux au du moins insatisfaits au travail. Alors pourquoi continuent-ils à le faire ? Vous connaissez la réponse : pour l’argent ; ce qui signifie pour la survie. S’ils cessent de travailler, ils n’auront plus d’argent et, sans argent, ils vivront dans la pauvreté, dans l’incapacité de se payer un logement, de la nourriture et le minimum nécessaire pour survivre décemment. Psychologiquement, ils sont dans le même schéma que l’esclave. S’ils travaillent, ils peuvent avoir un abri et de la nourriture, et s’ils ne le font pas, ils sont menacés d’être dans la misère et même de mourir. La seule différence entre les deux est dans l’appellation ; nous appelons l’un une femme ou un homme libre, et nous appelons l’autre un esclave. L’homme libre peut quitter son travail et en reprendre un autre, ce qui signifie qu’il est libre de passer d’un esclavage à un autre, alors que l’esclave ne le peut le plus souvent pas. Les salaires en général permettent aux travailleurs d’échanger leur argent contre de la nourriture et un logement et de maintenir leur “qualité de vie”, sans les laisser devenir trop riches pour s’émanciper de ce travail qui ne leur plaît pas. Le salaire ne fait que suivre le coût de la vie, d’une manière qui fait que les esclaves, parce qu’ils sont des esclaves “libres”, continuent à faire un travail qu’ils n’aiment pas.

Si nous supposons que la journée est divisée en trois parties de huit heures, et que huit heures sont utilisées pour dormir, prendre une douche, manger…, nous arrivons au point où ces gens passent la moitié du temps qu’ils sont éveillés à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas faire. Malgré tous les progrès dont nous parlons en matière de technologie, de science, d’économie, etc., n’est-il pas surprenant de constater que la majorité absolue des gens sur terre passent la moitié de leur temps (quand ils ne dorment pas) à faire quelque chose qui ne leur plaît pas ! Ces gens sont partout dans les pays riches, mais surtout dans ce que l’on appelle les “pays en développement”, et ils sont devenus comme les usines du monde. Il suffit de penser à tout ce qui vous entoure dans votre maison ou au bureau, et il est facile de voir que tous les vêtements que vous portez, chaussures, meubles, électronique, etc. sont généralement fabriqués dans d’énormes usines en Asie.
Plus surprenant encore, on n’entend presque jamais, dans le discours politique, parler de satisfaction ou de bonheur au travail ! Parce que nous ne pouvons pas le mesurer, ça n’existe pas, on n’en parle pas, ou ce n’est pas important. Alors qu’en réalité, il est tout à fait insignifiant d’avancer des chiffres sur l’augmentation du taux d’emploi si ces chiffres ne nous disent pas si les gens sont heureux ou non au travail, s’ils se sentent utiles ou non pour eux-mêmes et pour la société (au-delà de leur chèque de paye). De toute évidence, ces questions sont totalement absentes de la plupart des débats politiques et économiques ainsi que des politiques gouvernementales. Le pire, c’est qu’au sein de la population elle-même, on peut trouver cette opinion générale que la vie est faite naturellement ainsi et que le travail, par définition, est une activité douloureuse nécessaire à la survie. Et puisque cette croyance semble si vraie et si profondément enracinée dans les conceptions de notre vie, il y a une résignation générale devant ce sujet, un non-désir de réfléchir davantage, une paresse et une incapacité à créer et débattre de nouvelles idées économiques. Même si la technologie et la science créent de plus en plus de machines, d’ordinateurs et de robots puissants, passer la moitié de la journée à faire quelque chose que l’on n’aime pas semble encore être le destin naturel de la grande majorité des êtres humains.
Cette insatisfaction ou ce mécontentement a bien sûr de nombreuses conséquences. Sommes-nous vraiment capables de les connaître et de les évaluer ? Mis à part les dommages les plus visibles comme l’épuisement professionnel, la dépression, le suicide, l’aliénation, l’alcoolisme et la toxicomanie, Que veut dire exactement pour une société le fait que la vaste majorité de ses membres passent la moitié de leur temps à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas faire ? Quel peut être l’avenir d’une telle société ? Quel type de morale et de valeurs peut-elle produire et transmettre aux générations futures ? Comment penser l’avenir de l’économie, de la science, et surtout du progrès technologique, si nous ne sommes pas capables de placer la question de l’épanouissement et du bonheur avant toute autre considération ?

Curieusement, il y a un domaine où la satisfaction et le bonheur au travail sont très importants et largement étudiés ; nous l’appelons “management”. Après la révolution industrielle, la course internationale à la production de masse à grande échelle et la montée de l’automatisation, de nouveaux types d’emplois ont commencé à apparaître. Avec Internet et les ordinateurs, de plus en plus de tâches consistent à s’asseoir devant un écran, à déplacer une souris et à taper sur un clavier. Que vous travailliez dans une banque, dans un hôpital ou dans une usine automobile, l’activité physique que vous ferez sera presque la même : vous serez assis devant un écran. La productivité ne peut plus être mesurée avec le nombre de chaussures ou de meubles que vous produisez par jour par exemple. Elle ne peut pas nécessairement être augmentée en faisant travailler les gens plus vite, ni en les contraignant. De nombreuses écoles de management sont apparues dans le monde entier, et toutes sortes d’études ont été menées sur les techniques managériales, et notamment sur les relations entre satisfaction, bonheur et motivation, d’une part, et créativité et productivité, d’autre part. Cela a conduit à la création d’emplois plus autonomes avec plus de responsabilités pour les travailleurs, et à l’émergence de start-ups ultra modernes dans la Silicon Valley, qui ont exporté leurs modèles de gestion vers le reste du monde, attirant ainsi d’énormes investissements et recrutant des milliers de personnes. Ces entreprises deviennent parfois le chez soi des gens. L’espace de travail fournit à ses employés tout ce dont ils ont besoin : bibliothèque, gymnase, massage, nourriture, bar, tout… même des amis et de la “famille”. Plus vous travaillez, plus vous vous enrichissez. Plus vous serez heureux, plus vous serez productif et créatif. Et plus vous êtes productif, plus vous vous sentirez heureux…

Bien entendu, les gestionnaires sont la plupart du temps loin d’être des philosophes politiques. Le “bonheur” qu’ils préconisent n’est qu’un moyen d’augmenter les bénéfices des actionnaires, en augmentant la productivité. Cette façon de concevoir le “travail” est évidemment déconnectée de la vie comme expérience sacrée que nous partageons tous, et qui nous amène de la naissance à la mort (et même avant la naissance et après la mort) à travers de nombreuses expériences, surprises et questions. Mais comme ces méthodes de gestion correspondent parfaitement à l’idéologie individualiste dominante actuelle (car plus de richesse signifie plus de liberté et plus de bonheur), elles commandent l’esprit des gens. Elles sont aussi très encouragées par le système économique et politique parce que, comme nous l’avons dit plus tôt, la productivité signifie plus d’argent pour l’entreprise, plus d’exportations et plus de richesse pour les gouvernements. Mais le fait est que la majorité de ces jeunes, passant leurs journées devant l’ordinateur, quitteraient immédiatement leur emploi s’ils gagnaient à la loterie. Leur travail les rend heureux parce qu’ils n’ont pas d’autre accès au bonheur et à la satisfaction, et ils ne sont pas prêts à sacrifier ce petit bonheur pour quelque chose de très incertain et de périlleux.

Très peu de gens, peut-être les plus privilégiés, sont satisfaits de leur travail et ne quitteraient pas leur emploi même s’ils gagnaient à la loterie (nous avons utilisé cet indicateur pour “mesurer” le bonheur des travailleurs). Bien sûr, beaucoup d’entre eux changeraient certaines choses, se concentreraient peut-être davantage sur ce qu’ils aiment le plus, etc. Si ces gens n’arrêtaient pas ce qu’ils font après avoir gagné à la loterie, cela signifie qu’ils ne considèrent pas l’activité qu’ils mènent comme un simple moyen pour s’enrichir. Ils peuvent être passionnés par ce qu’ils font, ou ils le perçoivent comme quelque chose d’important, de gratifiant ou de très utile pour eux-mêmes et pour les autres… Il y a d’innombrables choses que les gens font spontanément et sans demander d’être payés. On peut par exemple, en commençant par les choses les plus simples, penser à : cuisiner, faire du sport, lire un livre, regarder un film, faire l’amour… D’autres activités sont encore plus productives et pourraient être très bénéfiques pour la société, comme l’action bénévole, les sports collectifs, la peinture, la musique, le jardinage, développer un logiciel ou bâtir un projet, aider ses amis… Toutes ces activités, parce qu’elles ne sont pas rémunérées, nous ne les appelons pas “travail”, mais ce sont en fait les activités que les gens font de toute façon parce qu’ils aiment les faire. Les mêmes activités, si elles sont effectuées en échange d’argent, nous les appelons “travail”. En effet, il y a beaucoup de gens qui sont payés pour faire du sport, peindre, jouer de la musique, etc. Et puis encore une fois, il y a ceux qui sont heureux de le faire et d’autres qui ne sont pas heureux de le faire. Le problème du système de travail actuel est qu’il contraint la plupart des gens, ou il les corrompt avec de l’argent, à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas faire. Alors que s’ils étaient libres de faire ce qu’ils veulent, chacun ferait ce qu’il aime vraiment et serait heureux de le faire. Cette utopie est extrêmement utile pour comprendre quelles sont les motivations réelles des gens et ce qu’ils feraient s’ils étaient libérés de l’obligation de passer la moitié de leur vie à faire un travail qu’ils ne veulent pas vraiment faire.

C’est donc une vraie question à se poser : pourquoi avons-nous conçu un système où la majorité des gens dans le monde consacrent la majorité de leur temps à quelque chose qu’ils ne veulent pas vraiment faire ? S’ils disposaient seulement d’assez d’argent pour vivre une vie simple, heureuse et décente, feraient-ils vraiment le travail qu’ils font ? Non seulement c’est une question importante, mais la réponse à cette question peut nous mener à d’autres questions comme : Qui gouverne ce système mondial ? Sommes-nous encore ceux qui contrôlent les politiques que nous avons créées ou avons-nous perdu le contrôle et sommes-nous devenus de simples spectateurs ? Ces questions deviennent de plus en plus urgentes, d’autant plus qu’elles sont presque absentes de tout débat politique dans le monde. Et puisque tous les gouvernements sont aveuglés par cette ” science ” économique qui ne parle que d’emploi, de croissance et de compétitivité, il faut se le demander : Est-il possible de réduire la vie politique, c’est-à-dire notre vie commune à de simples chiffres de croissance économique ?

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