Nadim M.

Doktor K.

8/10. Travail et politique

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Temps de lecture : 10 min.

L’un des principaux indicateurs de la politique moderne permettant de mesurer le succès d’un gouvernement est la croissance du PIB et le taux de chômage (les deux sont liés). Dans les médias, on peut même trouver des statistiques mensuelles sur le nouveau nombre de chômeurs ou de chômeurs ayant trouvé un emploi. Lorsque les journalistes interrogent des dirigeants politiques, les questions et analyses relatives à la croissance économique (PIB) et au taux de chômage sont toujours présentées comme très importantes. Comment peut-on même douter de son importance si cela se trouve dans tous les discours politiques, interviews et commentaires ?
Bien sûr, il est grave de savoir que des milliers de personnes dans un pays donné souffrent de la pauvreté ou n’ont ni logement ni nourriture à manger. Mais la question est de savoir pourquoi ces personnes souffrent de la pauvreté. Est-ce vraiment parce qu’ils ne travaillent pas? Ou est-ce parce que le système économique produit systématiquement du chômage et que le chômage dans ce système signifie ne pas avoir d’abri ni de nourriture ? D’autre part, beaucoup de chômeurs ne souffrent pas de l’absence de logement et de nourriture, soit parce qu’ils ont économisé de l’argent, soit parce qu’ils sont soutenus par leurs familles et leurs amis, ou parce qu’ils reçoivent de l’argent du gouvernement, ce qui signifie qu’ils sont pris en charge par d’autres contribuables. Il y a aussi beaucoup de personnes qui travaillent et souffrent de la pauvreté, ou des personnes qui travaillent et qui souffrent d’épuisement professionnel et de dépression parce qu’elles n’aiment pas leur travail ou leurs conditions de travail. Ainsi, en fin de compte, les chiffres sur l’augmentation ou la diminution des taux de chômage ne signifient rien en termes de développement humain ou de bonheur et de satisfaction individuels; mais les médias, les économistes et les politiciens nous les présentent comme des données très importantes.

Il n’est pas nécessairement dans l’intérêt des populations de travailler à temps plein, mais bien dans l’intérêt des gouvernements. Techniquement parlant, beaucoup de ceux qui travaillent à temps plein pourraient facilement survivre avec moins d’argent et moins d’heures de travail. Mais cela signifie qu’ils doivent réduire leur consommation et utiliser leur argent presque uniquement pour payer leur nourriture, leur logement et d’autres besoins essentiels. Mais la plupart du temps, le système est conçu de manière à obliger les gens à travailler à temps plein pour pouvoir payer tout ce qu’ils achètent. Les niveaux de salaires et de prix doivent rester corrélés de manière à ce que les gens ne puissent pas travailler moins ou cesser de travailler. Si les salaires deviennent trop élevés par rapport au coût de la vie, il peut arriver que des personnes décident de travailler moins ou même de cesser de travailler après avoir épargné des sommes d’argent suffisantes. Et si les salaires sont inférieurs au coût de la vie, il se pourrait également que des personnes arrêtent de travailler et se rendent dans les rues pour manifester. L’objectif du système économique est de fournir suffisamment de richesse aux gens pour pouvoir survivre, travailler et consommer les mêmes produits et services qu’ils ont produits (ce qui nous ramène à l’image du marché mondialisé où s’échangent les produits et les services). Les politiques monétaires et les institutions financières telles que les banques et les banques centrales créent de la monnaie et ajustent les taux d’intérêt afin de maintenir un équilibre économique, un taux d’inflation stable et une croissance économique durable. L’objectif des gouvernements est de stimuler l’économie afin de faire travailler un maximum de personnes. Si le taux de chômage devient trop bas, certains pays utilisent l’immigration pour attirer plus de travailleurs et maintenir leur croissance économique. Dans ces circonstances, la majorité des habitants des pays riches ont suffisamment de travail et d’argent pour subvenir à leurs besoins essentiels, voire davantage. Le gouvernement, de son côté, prélève des taxes sur les revenus, les bénéfices et la majorité des transactions de consommation. Cette richesse ainsi amassée par les gouvernements est bien entendu considérée comme une richesse commune de leurs citoyens et gérée par des gouverneurs élus dans le cas des démocraties. Même dans le cas de tout type d’autocratie, le principe du paiement de l’impôt reste le même. Dans tous les cas, les gouvernements ont intérêt à ce que les gens travaillent et produisent autant que possible, de la manière la plus compétitive possible, car les gouvernements, comme il a été dit précédemment, sont en concurrence. Si le pays voisin B, par exemple, fabrique un produit donné de meilleure qualité et moins cher, alors le premier pays A pourrait voir ses exportations diminuer, ce qui signifierait pour le pays A moins de travail, moins d’argent et moins de croissance économique, ce qui est considéré comme fondamentalement mauvais.

Si nous considérons le rôle des gouvernements modernes, nous remarquons qu’ils ressemblent énormément à ce que les autres gouvernements auraient pu ressembler il y a un milliers d’années, lorsqu’il y avait généralement un roi ou un empereur qui représente dieu et où la hiérarchie sociale est conçue pour maintenir l’ordre et faire travailler les gens autant que possible. C’est le travail de ces peuples qui permet au royaume de les défendre de la menace qu’ils pourraient représenter les uns pour les autres, ainsi que de la menace qui pourrait venir de l’extérieur. Le même roi peut également utiliser cette richesse pour aller conquérir un autre royaume afin d’étendre ses terres, sa richesse et son pouvoir. La politique internationale actuelle n’est pas si différente. Il est vrai que nous ne sommes plus gouvernés par des représentants de dieux, mais si nous examinons de plus près la façon dont les gouvernements ont placé l’argent au centre de leur idéologie, nous pouvons facilement les comparer aux anciennes croyances religieuses permettant aux dirigeants d’obtenir l’obéissance du peuple sous son pouvoir. Alors que, dans ces temps anciens, le système éducatif du royaume ne permettait pas de comprendre qui était dieu et comment pouvait-il être représenté par le souverain, les systèmes éducatifs modernes ne permettent pas de comprendre ce qu’est l’argent, ni d’où ça vient. C’est un « dieu » qui existe et notre conviction en est si forte que l’extrême majorité des gens passent leur vie à la recherche de ce dieu-argent sans savoir ce qu’il est, où il se trouve, ni comment il est produit… Alors que dans les monarchies religieuses, les questions philosophiques touchant à dieu ne sont autorisées que parmi un petit nombre de spécialistes ou bien les plus hautes sphères du pouvoir, dans les démocraties modernes, la « théologie » de la monnaie n’est réservée qu’aux économistes et banquiers de haut rang. Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’un dieu dans les théocraties ou de l’argent dans les démocraties modernes, ce dieu est présent tout au long de la vie des gens. Il y est dans le quotidien et à chaque seconde, tout y est lié, mesuré ou jugé par lui, mais personne ne semble savoir ce que c’est exactement. Si nous observons le monde dans lequel nous vivons, nous remarquerons que tout est mesuré en argent, non seulement la valeur des biens et services que les gens produisent, non seulement la valeur du travail, mais même le coût de la pollution, de la santé, de l’éducation, des guerres, etc. S’il y a des choses que nous ne pouvons pas mesurer avec de l’argent, alors nous ne savons pas vraiment comment les considérer et comment les évaluer. Habituellement, ces choses disparaissent du lexique de la politique, même si elles sont fondamentalement importantes, comme le bonheur et la souffrance des êtres humains. Ils disent par exemple qu’un bâtiment ou un projet donné coûte un certain nombre d’une certaine monnaie; et nous pensons, parce que nous avons entendu ce chiffre, que nous savons quelque chose de plus sur ce projet. La plupart du temps, nous pensons même que l’un des attributs les plus pertinents de quelque chose est son prix.

Les gouvernements bien sûr, volontairement ou non, maintiennent cette ignorance et mesurent la vie des citoyens avec une valeur monétaire : investissement dans la santé, l’éducation et la retraite par rapport au revenu potentiel en impôts. Un adolescent qui meurt dans un accident, par exemple, est une perte qui peut être chiffrée avec de l’argent. Si les gouvernements en général mettent en place des politiques visant à réduire les accidents, les problèmes de santé, etc., leur principale motivation est de maintenir la richesse de leurs pays et de la faire prospérer. À cette fin, le rôle des gouvernements est d’offrir toutes les infrastructures, les systèmes juridiques et les politiques d’éducation afin de produire les meilleurs citoyens possibles, ce qui signifie les meilleurs travailleurs possibles. Tout est fait et orienté vers l’objectif final : produire plus, être plus compétitif, gagner plus d’argent. Et ça fonctionne !

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